Une femme invisible, de Nathalie Piégay : le mystérieux roman familial de Louis Aragon

Une femme invisible, de Nathalie Piegay : le mystérieux roman familial de Louis Aragon

D’elle, son fils avait somme toute peu parlé, et toujours par voie détournée. Il avait plus écrit sur son père, avec qui il avait dû régler ses comptes, que sur Marguerite. Il avait pourtant raconté l’histoire de son grand-père maternel, Fernand Toucas, dans un roman paru avant la guerre. Il avait tout plaqué, profession, maison, femme, enfants pour partir ouvrir des salles de jeu à Constantinople. Mais il évoquait peu, dans cette histoire, le destin des enfants, bandonnés à leur mère par la fuite du père. Après que Marguerite est morte, il a entrepris une sorte de confession, pour tenter d’expliquer ce qu’il était. Mais il n’a pas publié le texte, qu’on a retrouvé dans ses papiers plusieurs années après sa disparition. C’est le livre de la mère. 

Il y a quelques années, lorsque son roman Les Voyageurs de l’Impériale était au programme de l’agrégation, j’avais beaucoup travaillé sur Louis Aragon (et d’ailleurs sur nombre d’essais et d’articles et d’essais de Nathalie Piégay, la spécialiste). Pourtant, bizarrement, et alors même que le roman en question y invitait, je ne m’étais pas vraiment intéressée à son histoire familiale, en restant, en ce qui concerne la vie privée d’Aragon, à Elsa. Et c’est un peu dommage, parce qu’encore une fois, dans cette histoire, la vie a plus d’imagination que la fiction. En cette rentrée littéraire, Nathalie Piégay nous invite donc à nous intéresser à une figure largement oubliée (Aragon n’est pas Gary) : Marguerite Toucas-Massillon, la mère de Louis Aragon.

A priori, il n’y a pourtant pas grand chose à en dire : lorsqu’elle se retrouve très jeune enceinte d’un notable, Louis Andrieux, qu’elle aimera toute sa vie, elle laisse sa mère gérer les choses. Et elle a beaucoup d’imagination, cette mère assez peu sympathique, abandonnée par son mari : voulant sauver les apparences, elle fait passer le petit Louis pour l’enfant d’un couple d’amis décédé qu’elle aurait adopté par grandeur d’âme. Et c’est comme ça que Marguerite se retrouve officiellement être la grande sœur de l’enfant. Ça, c’est ce qu’on savait. Mais en menant son enquête, Nathalie Piégay nous démontre que l’histoire de cette femme est plus intéressante que les quelques lignes qu’on lui consacre dans les biographies de son fils, et qu’elle mérite d’être racontée.

Avec une histoire familiale pareille, rien d’étonnant à ce que Louis Aragon se soit tourné vers la fiction et ait entretenu un rapport complexe avec le réel, car de fait, depuis sa naissance sa vie est une fiction, et en cela ce texte se révèle une porte d’entrée intéressante dans l’oeuvre du romancier. Mais, surtout, il met en scène une figure féminine passionnante et intrigante, qui d’ailleurs ne cesse de se dérober à l’enquête, et pose la question sur la condition féminine : amoureuse toute sa vie d’un homme qui ne sera jamais entièrement à elle, elle est aussi une mère empêchée, non parce qu’elle est privée physiquement de son fils, mais parce qu’elle est longtemps privée d’être sa mère. Elle est aussi, elle-même, une figure d’écrivain (elle écrivait des romans sentimentaux) et finalement un vrai personnage de roman.

C’est sur cette question, peut-être, que le bât blesse un peu : la lecture est passionnante, mais le texte ne choisit pas toujours bien son genre : récit ? Enquête ? Biographie ? Roman ? Ce n’est pas toujours très clair et c’est un peu dommage ; je regrette aussi un peu (mais ce n’était pas le sujet et Elsa elle-même est très effacée) que l’homosexualité d’Aragon soit un peu passée à la trappe. Mais cela reste un texte très intéressant que je conseille à tous ceux qui de près ou de loin s’intéressent à Aragon (aux autres aussi, du reste).

Une femme invisible
Nathalie PIÉGAY
Editions du Rocher, 2018

1% Rentrée littéraire 2018 – 5/6

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