L’Âge de raison, de Jami Attenberg

L'Âge de raison, de Jami Attenberg

L'Âge de raison, de Jami AttenbergLa plupart des gens que je connais passent leur temps à se réinventer. A échafauder de nouveaux projets de vie. Je le sais parce qu’ils disparaissent de mon existence dès qu’ils ont réinventé la leur. Ils ont des enfants ? On ne se voit plus. Ils partent s’installer dans une autre ville ou dans un autre quartier ? On ne se voit plus. Je déteste leur nouveau conjoint ou leur nouveau conjoint me déteste ? Idem. Il se peut aussi qu’ils se mettent à travailler de nuit, qu’ils décident de s’entraîner pour le marathon, qu’ils cessent de fréquenter les bars, qu’ils entament ne thérapie, qu’ils s’aperçoivent qu’ils ne m’aiment plus — ou qu’ils meurent, tout simplement. Ça m’arrive sans arrêt. Je ne peux m’en prendre qu’à moi-même, j’imagine. Je n’ai rien construit. Je suis restée sur le bord de la route.

Qu’est-ce que devenir adulte ? J’avoue que c’est une question que je me pose souvent (surtout en ce moment). Et, ça tombe bien, c’est le sujet abordé par ce roman.

Après avoir abandonné ses études d’art, Andrea est revenue s’installer à New York, signe pour elle d’un retour à la case départ. Elle travaille dans la pub, gagne correctement sa vie, occupe un sympathique appartement à Brooklin, mais à 40 ans elle n’est pas une adulte, au sens où les autres l’entendent — en couple, avec des enfants. Mais est-ce vraiment ce qu’elle veut ?

Ce roman reprend tous les ingrédients d’un celibook à la Bridget Jones ou Sex and the City : une héroïne célibataire, un peu névrosée et appréciant les cocktails, enchaînant les aventures parfois vaguement amoureuses mais le plus souvent purement sexuelles, une grande ville, des copines, une bonne dose d’humour et d’autodérision. Si on s’arrêtait là, la conclusion serait qu’il n’y a rien de nouveau à Manhattan. Sauf que c’est beaucoup plus profond que cela. De prime abord, la construction narrative peut déconcerter car chaque chapitre semble plus ou moins indépendant, et ils se succèdent sans réelle chronologie, revenant plusieurs fois sur un même événement mais sous un angle légèrement différent. Et c’est là que l’auteure fait très fort : cette construction, en réalité spiralaire, lui permet de creuser et d’aller au fond des choses. Andrea ne sait pas ce qu’elle veut, et c’est sans doute pour cela qu’elle ne le trouve pas, mais très probablement, alors qu’être en couple semble être l’acte d’accession à la vie d’adulte et que c’est ce qu’elle devrait vouloir (en tout cas ce que la société lui intime de vouloir), elle ne semble pas le vouloir, ne se projette pas dans une vie de couple, même si elle continue de chercher. Et tout l’enjeu est là : le roman ne nous raconte pas seulement ses aventures plus ou moins désastreuses, mais cherche dans le passé de l’héroïne les raisons de sa peur de l’engagement et de sa vision négative du couple. Ce qui permet au passage de se poser de bonnes questions.

Un roman finalement très intelligent, parfois drôle mais aussi, à l’occasion bouleversant, et qui aborde avec beaucoup d’acuité un thème essentiel. Pour ma part, je me suis énormément reconnue en Andrea !

L’Âge de raison
Jami ATTENBERG
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Karine Reignier-Guerre
Les Escales, 2018

4 réponses sur « L’Âge de raison, de Jami Attenberg »

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