Elle lit des anthologies

J’adore la mode, mais c’est tout ce que je déteste de Loïc Prigent

J'adore la mode, mais c'est tout ce que je déteste de Loïc Prigent« C’était tellement génial que je ne me souviens de rien. » Je ne donnerai aucun nom. Bon d’accord. C’est Karl, c’est Donatella, c’est Anna, c’est moi, c’est le stagiaire, c’est l’assistant en plein pétage de plombs, c’est le couturier italien extrêmement déphasé, c’est mon camarade Léo très en forme en terrasse, c’est l’attaché de presse, le coiffeur, le créateur, l’assistant personnel fanatisé, c’est la cliente couture pétrodollarée, c’est la rédactrice qui croit être discrète alors qu’elle en a pour 12 000 euros de fringues sur le dos (mais comme elle n’a rien payé, elle n’a aucune notion). « Tout est dit, et l’on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes et qui pensent », dit La Bruyère. Qui pensent, qui s’habillent et qui vient à Paris.

Je lorgnais sur ce livre depuis sa sortie, et je l’ai enfin acheté l’autre jour à la sortie de l’exposition Irving Penn (dont je vous reparlerai ultérieurement), puis englouti d’une traite dans le train (je n’avais plus de batterie pour écouter des podcasts et je n’arrive pas à me concentrer sur de la fiction lorsque je voyage, donc ce petit livre était idéal), non sans susciter l’inquiétude de mes voisins vu que je ricannais bêtement.

De quoi s’agit-il ? D’un recueil de bons mots, presque des épigrammes,  saisis à la volée dans le petit milieu de la mode par Loïc Prigent.

Vu le contexte de départ, on pourrait croire à un truc extrêmement superficiel et codé, bref, inintéressant pour ceux qui ne connaissent pas le milieu et n’en ont rien à faire. Et ce serait une erreur, car à quelques rares exceptions près, l’ensemble est parfaitement saisissable — et savoureux — par tous : ces brèves de comptoir modesques sont souvent très drôles, très spirituelles, très « salons du XVIIIe siècle » lorsqu’il fallait se faire remarquer par ses traits d’esprit mordants. Il y a des réflexions métaphysiques, des vraies vacheries, mais suffisamment généralistes pour que, finalement, on puisse les entendre partout, et notamment certaines pourraient avoir été prononcées dans le petit milieu littéraire : loin d’être superficiels, ces gens (on ne sait jamais qui) paraissent au contraire très cultivés, et font preuve d’une belle maîtrise de la langue, enfilant les figures de style comme des perles :  zeugma (J’ai envie d’océan et d’un burger), métaphores parfois surréalistes (Il est sublime ton vernis à ongles. – Oui c’est comme un rouge noir sauf qu’il est vert ; Il y a eu un orage de fric et elle s’est pris un éclair de plein fouet), périphrases (Il est mannequin et ingénieur environnemental. – C’est un beau jardinier tu veux dire ?), hyperboles (du Valentino d’il y a cent saisons), jeux de mots (pour elle la Bulgarie se situe place Vendôme), néologisme (fakegrammer). C’est parfois un peu snob évidemment, visiblement les gens de la mode sont aussi obsédés par le sexe que les écrivains, et j’avoue : j’ai particulièrement apprécié les très nombreuses méchancetés, petites phrases assassines vraiment bien trouvées (unetelle est aussi fiable que la connexion internet dans le métro, une autre maquillée comme un compte de campagne UMP quant une troisième est cultivée, un peu décharnée et froide ; cette fille, c’est le palais de Tokyo) assorties de quelques sarcasmes (Avec cette règle de courtoisie qui m’interdit de coucher avec tes ex, il ne reste plus personne de dispo pour moi dans cette ville).

Et puis, j’ai trouvé ma nouvelle devise : Ce n’est pas de l’alcool, c’est du champagne.

Bref : un petit livre très drôle (un éclat de rire à chaque page), idéal pour grapiller quand on a un coup de blues. On attend que quelqu’un moissonne à l’identique dans les soirées littéraires, à mon avis il y a de quoi faire aussi !

J’adore la mode, mais c’est tout ce que je déteste
Loïc PRIGENT
Grasset, 2017 (on me souffle dans l’oreillette qu’il vient de sortir en poche)

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