Elle bavarde

Entretien avec… Elizabeth Strout

Elizabeth StroutC’est dans un des salons du très joli hôtel de l’Abbaye, au coeur de Saint-Germain-des-prés, à un jet de pierre du Flore et à quelques pas des jardins du Luxembourg, que j’ai rencontré Elizabeth Strout pour parler de son roman Je m’appelle Lucy Barton et d’écriture, autour d’un café et en anglais (mais je suis sympa, j’ai tout traduit)…

Dans un récent entretien, vous affirmez ne pas être un « écrivain autobiographique », même si vous utilisez des éléments personnels pour construire vos personnages. Pourtant, Lucy Barton a de nombreux points communs avec vous : elle est écrivain, et vous utilisez la première personne. Quelle est l’histoire de Lucy comme personnage de fiction ?

Et bien, vous savez, dans mon premier livre j’utilisais déjà la narration à la première personne. Dans The Burgess Boys (non traduit en français) j’ai écrit un prologue à la première personne, et je pense que cela aide pour commencer, cela donne l’impulsion. Je travaillais sur les scènes entre la mère et la fille à l’hôpital et sur des éléments qui ne sont pas dans le livre mais dont je pense qu’il était indispensable que je les écrive, et sa voix, sa voix à la première personne, est devenue très particulière, elle a commencé à s’imposer à moi, je suis donc partie dans cette direction et l’ai écrite. C’est alors que j’ai réalisé d’où tout cela venait, la grande pauvreté. Je n’ai jamais connu une telle pauvreté. Mais je me suis intéressée à ce que cela pouvait être de venir de là et de traverser les frontières de classe. C’était ce qui était important en premier lieu, et quand j’ai décidé de faire d’elle un écrivain, j’ai pensé « mais qu’est-ce que je suis en train de faire ? », mais c’était une évidence, quand j’ai vu qu’elle restait tard à l’école, qu’elle lisait, et que les livres lui permettaient de se sentir moins seule. Alors oui, je me suis dit « faisons d’elle un écrivain ». Et je l’ai fait.

L’un des thèmes essentiels du roman est justement comment devient-on un écrivain. Comment êtes-vous devenue un écrivain ?

J’étais très jeune et ma mère ne me donnait pas de livres. Je pense que ma mère aurait elle-même voulu être écrivain. C’est ce que je ressens, mais je n’en sais rien. En tout cas elle a toujours été intéressée par l’écriture, et elle ne me donnait pas de livres mais me disait « écris ce que tu as fait aujourd’hui ». Et je le faisais ! C’est comme ça que dès mon plus jeune âge j’ai pensé en termes de sensations, et compris que j’étais en train de devenir un écrivain.

Par la suite, le chemin a été long et difficile. Comment avez-vous fait pour ne pas vous décourager ?

J’avais 23, 24 ans lorsque j’ai publié mon premier texte, et j’en ai ensuite publié souvent, ce qui me confirmait que je pouvais le faire. Il y avait un rédacteur en chef au New-Yorker qui était très bon avec moi, il refusait ce que je lui envoyais mais il me disait toujours de continuer, car ce que j’écrivais était meilleur que 80% de ce qui arrivait sur son bureau. Et je comprenais que ces textes n’étaient pas encore assez bons, et je n’ai pas abandonné, j’ai continué à essayer, essayer, essayer, pour trouver ma voix.

Dans le roman, il y a un autre personnage d’écrivain, Sarah Payne, qui est pour Lucy une sorte de mentor. Avez-vous eu vous-même des mentors — ou en avez-vous toujours ?

Non, pas vraiment. Je pense que le rédacteur en chef du New-Yorker à qui j’ai envoyé deux histoires par an pendant quinze ans a joué un rôle important, mais je ne peux pas dire de lui qu’il était un mentor même s’il m’a apporté une grande aide, m’a encouragée. Et je n’ai suivi qu’un seul cours d’écriture, avec Gordon Lish, qui était un personnage important dans la littérature américaine. C’était un adorateur de Raymond Carver et de ce genre d’auteurs. J’ai suivi son cours, mais ce n’était pas non plus vraiment un mentor pour moi.

Qu’avez-vous appris lors de ce cours ?

Le cours de Gordon Lish était vraiment très très bon, il était terrifiant parce qu’il pouvait presque vous harceler, mais il m’aimait beaucoup et il était toujours respectueux de mon travail. Il nommait les choses. Cela m’a pris un grand nombre d’années pour que les choses qu’il m’avait dites fassent leur chemin. Il m’a appris à aller vers les pages avec autorité, et différents points sur lesquels il a mis des mots et qui se sont révélés très utiles.

Sarah Payne lors du stage d’écriture que suit Lucy donne des conseils et notamment elle explique que son but, en tant qu’auteur, est de parler de la condition humaine. Est-ce aussi votre conception du rôle de l’écrivain ?

Oui. Je ne suis pas d’accord avec tout ce que dit Sarah, mais je pense en effet que mon rôle en tant qu’écrivain est de parler de ce que c’est qu’être humain.

Elle explique aussi que lorsqu’on écrit, on ne peut pas être prévenant, on ne peut pas protéger les gens : pourquoi ?

Et bien parce que tout ce qui s’est trouvé sur mon chemin, toutes mes expériences dans la vie font que je ne peux pas me protéger, c’est vraiment moi qui suis exposée. Et aussi les autres personnes dont j’utilise des morceaux d’expériences. Vous savez, j’écris sur la vie, je ne peux pas être protectrice envers les gens ou envers moi. Mais je n’écris pas sur les gens que je connais, parce que dès qu’ils sont sur la page, ils deviennent autres, vous voyez, des personnages. Dans Olive Kitteridge, Olive agit mal, et je me rappelle avoir pensé un jour qu’elle allait trop loin, et puis je me suis dit que je devais la laisser agir et être Olive. Même si elle était déjà un personnage de fiction, je continuais de la protéger, alors que je devais la laisser être qui elle était, la laisser mal se conduire : les personnages de fiction sont comme les gens !

A un moment, Sarah révèle à Lucy le thème central de son roman : l’amour, toujours imparfait. Étiez-vous consciente que c’était ce sujet là sur lequel vous écriviez, ou bien cela vous est-il apparu en écrivant ce passage ?

Cela m’est apparu lorsque je l’écrivais, et je me suis dit que c’était tellement vrai. Car c’est vrai, nous aimons nous de manière imparfaite, parce que nous sommes des êtres humains, et nous ne pouvons pas être parfaits. Et c’est bien, nous faisons tous du mieux que nous pouvons, et je crois qu’il y a une grande dignité à cela. Et donc, comme j’écrivais cette scène, j’ai réalisé que c’était exactement ça, et c’est tellement intéressant lorsqu’un personnage vous révèle le sens de ce que vous écrivez.

Le roman, en particulier, parle de la relation mère-fille. C’est un thème important pour vous ?

Oui, parce que je pense que la mère est primordiale, c’est notre première vision du monde, et nous avons tous une mère. C’est une relation qui est nécessaire. Donc en tant que romancière, c’est intéressant pour moi de voir comment ça fonctionne.

En revanche, son mari, et même ses enfants, sont singulièrement absents…

Je me suis demandé à quel point je devais le montrer, ainsi que leur mariage, et je me suis dit que si je le montrais trop, il deviendrait une partie plus importante du roman qu’il ne devait l’être : j’ai donc décidé de dire, de faire dire à Lucy, que ce n’était pas l’histoire de leur mariage. Je ne voulais pas la faire parler de son mariage, parce que c’était l’histoire de Lucy. J’ai tenu les enfants à distance pour la même raison : le roman est à propos de Lucy.

Lucy était une enfant solitaire, sauvée par les livres, dont elle dit qu’ils lui ont apporté le monde. Quelle place tiennent les livres dans votre propre vie, passée et présente ?

J’ai grandi sans la télévision, donc lorsque j’étais enfant je lisais beaucoup, j’ai grandi avec les livres, mais je n’ai jamais été intéressée par les livres pour enfants. J’ai appris tellement de choses sur la vie à travers les livres. Tous les livres que j’ai lus ont eu une grande importance pour moi. J’avais 6 ou 7 ans lorsque j’ai lu Pigeon feathers de John Updike, je n’avais aucune idée de ce que j’étais en train de lire, je ne comprenais pas, mais ce fut mon premier indice, en tant que petite fille, qu’il y avait tout un monde à l’extérieur que les enfants ne connaissaient pas, et cela m’a beaucoup intriguée. Mais tant d’autres livres ont été importants, j’ai découvert les Russes lorsque j’avais environ 17 ans, et j’adore les écrivains russes, Tolstoï, Tchekov, Pouchkine. Et puis j’ai lu Mauriac, et je me souviens d’avoir réellement beaucoup aimé. J’ai lu aussi Thomas Mann, Virginia Woolf, D. H. Lawrence en vieillissant. Et William Trevor, il est mort récemment et c’était un magnifique conteur… Récemment j’ai lu Paul Valery, je ne l’avais jamais lu. Actuellement je suis dans une période où je lis beaucoup de biographies : Eugene O’Neill, une nouvelle biographie de John Keats, et une biographie de Einstein, je trouve cela tellement intéressant.

Et la suite ?

Je travaille sur quelque chose, j’adorerais vous en parler mais je ne peux pas parce que lorsque je travaille sur quelque chose de nouveau, il faut que je laisse monter en pression, et si j’en parle, cela ne fonctionne pas. En revanche j’ai récemment publié un roman à propos des personnages dont parle la mère de Lucy, et qui n’est pas encore traduit (Anything is possible, Random House, NDLR).

Merci Elizabeth pour ce très sympathique moment !

 

(4 commentaires)

  1. J’ai beaucoup aimé « Je m’appelle Lucy Barton » et Elisabeth Stout est une romancière dont je vais suivre attentivement les parutions. Tu as de la chance de l’avoir rencontrée !

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