Elle lit des romans

Vous connaissez peut-être, de Joann Sfar

Vous connaissez peut-être, de Joann SfarLe personnage le plus intéressant de cette histoire, c’est Lili. Marion veut que je ne parle que de Lili. C’est normal, Marion est scénariste et journaliste. Et m’a expliqué que c’est à elle que le public allait s’identifier : Lili est pauvre, elle vit dans le nord de la France, et ce qu’elle a entrepris est complètement fou. Personne, me dit Marion, n’aura la moindre sympathie ni pour moi ni pour les autres hommes tombés dans ses filets. 

Ceux qui ont un compte Facebook connaissent bien cet algorithme du réseau social : « vous connaissez peut-être », suivi de plusieurs propositions de personnes à qui faire une demande en amitié. Parfois on les connaît en effet, et d’ailleurs pour certaines on se demande bien comment l’algorithme fait pour le savoir, qu’on les connaît — ou qu’on les a connues, lorsqu’il nous met sous le nez un ex dont on voudrait bien oublier l’existence. Ou bien la fille de l’ex, l’ex de l’ex, la nouvelle de l’ex, voire son chat. Bref. Mais parfois, on ne les connaît pas, et mu par la curiosité, attiré par une photo, on clique sur « ajouter ». Et on ferait mieux de s’abstenir.

C’est ce qui est arrivé à Joann Sfar : fragilisé par plusieurs événements dont la mort de son père et sa rupture avec celle qu’il appelle le bibelot et qui n’a jamais voulu quitter son mari pour lui, il ajoute par hasard Lili, sans trop savoir pourquoi d’ailleurs car elle a beau être canon (elle a pris les photos d’un célèbre mannequin israélien) elle ne lui plaît pas tant que ça, mais elle porte presque le même prénom que sa mère et puis elle lui ressemble un peu. Mais Lili n’est pas celle qu’elle dit être, et ne va pas tarder à vampiriser un Joann Sfar un peu perdu…

Disons que ça, c’est le sujet premier, mais Sfar met de nombreuses pages avant de nous parler réellement de Lili : différant sans cesse le noeud, faisant tout pour dévier de son sujet, nous racontant son chien ses chats et d’autres choses encore, l’auteur finalement en ne voulant pas écrire met au jour l’enjeu réel du roman, qui est la fragilité. Comment un homme devient-il vulnérable à l’endoctrinement quel qu’il soit, se laisse-t-il manipuler par une inconnue ? Sfar s’autoanalyse, et on se croirait parfois chez Woody Allen* avec les mêmes ingrédients, le sexe la psychanalyse et le judaïsme qui bien que rejeté d’un point de vue strictement religieux imprègne tout, le même esprit d’autodérision et de burlesque. Mais cette légèreté et cette sévérité envers soi n’est autre que la marque d’une immense fragilité, forcément touchante, du précaire masculin prêt à se faire embobiner par une femme, juste parce qu’il a envie de croire à ce qu’elle lui raconte même si c’est totalement abracadabrant, parce qu’elle ressemble un peu à cette mère qu’il n’a pas connue.

C’est évidemment un roman très personnel, mais qui permet, en même temps, de saisir les mécanismes sous-jacents à toutes les arnaques, ici émotionnelles et non financières. Si Lili ne m’a absolument pas touchée, le narrateur ô combien si, encore une fois !

Vous connaissez peut-être
Joann SFAR
Albin Michel, 2017

* Je le dis à chaque fois le concernant, mais il y a vraiment de ça

1% Rentrée littéraire 2017 — 21/24
By Herisson

(2 commentaires)

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