Elle lit des romans

Le fabuleux et triste destin d’Ivan et Ivana, de Maryse Condé

Le fabuleux et triste destin d'Ivan et Ivana, de Maryse CondéJusque-là, un seul évènement avait émaillé le temps. Etre l’un contre l’autre constituait leur habitude dominante. Ils n’avaient goût qu’à être tout proches et à respirer l’odeur acide qui les enveloppait de toute part. L’habitacle où ils avaient passé de longues semaines était sombre. Aucune lumière. Par contre il était poreux à tous les bruits. Au milieu des sons qu’ils recevaient, ils avaient fini par en reconnaître un et avaient compris qu’il provenait de celle qui les portait. Doux, chantant, toujours égal à lui-même, il versait en eux son plein d’harmonie. Par moments, il alternait avec d’autres, plus aigus, moins intimes et plaisants. Soudain il s’agissait parfois d’un véritable « ouélélé », d’un concert de sonorités confuses et métalliques. 

Je ne sais pas trop pourquoi, j’éprouve une vive fascination pour tout ce qui tourne autour de la gémellité, et notamment de la gémellité dizygote fille/garçon. Du coup, je ne peux m’empêcher de me précipiter dès que je tombe sur un roman qui en parle…

Nés à la Guadeloupe, sans père, Ivan et Ivana sont jumeaux. On ne peut guère imaginer plus différents. Ivan est un petit voyou, agressif et indiscipliné, paresseux et violent, qui deviendra un monstre. Ivana est belle, brillante, altruiste et aimée de tous. Pourtant il existe entre eux un lien indéfectible, un amour sans limites, absolu et anormal…

L’issue tragique du roman est connue dès le départ, annoncée par les oracles : reste au lecteur à assister, impuissant, à l’emballement de la machine infernale. Mais s’il est tragédie, le roman est aussi fable, conte, et le grand talent de Maryse Condé est de parvenir à transmettre à travers son histoire toute la complexité d’un monde agité de soubresauts, d’aller aux racines de la radicalisation sans complaisance et sans simplification. De la Guadeloupe à Paris en passant par le Mali, le roman pointe du doigt ce qui conduit au pire, les inégalités entre les pauvres et les riches, la question de la race, le tout sous-tendu par l’analyse de l’embrigadement et des idéologies politiques, notamment le post-colonialisme. Du coup ici l’histoire un peu mythique d’Ivan et d’Ivana, même âme en deux corps, sert de miroir : d’un côté celle qui par son travail parvient à s’en sortir, de l’autre celui qui ne s’en sort pas et veut tout détruire. Deux manières d’appréhender le monde.

Cela pourrait sembler pesant, ces analyses sociales, cette tragédie qui plane : et pourtant, miraculeusement, Maryse Condé nous offre un roman profond sans être plombant. Il y a quelque chose de léger et presque primesautier dans sa manière de raconter l’histoire, émaillée de réalisme magique, et de mettre à distance le pathos. Il y a, aussi, quelque chose de résolument plaisant dans la multiplication des clins d’oeil littéraires.

Le sujet n’est pas facile, et Maryse Condé s’en sort haut la main : un roman à lire absolument !

Le fabuleux et triste destin d’Ivan et Ivana
Maryse CONDÉ
Lattès, 2017

(8 commentaires)

  1. J’ai trouvé Maryse Condé très militante dans Moi, Tituba, sorcière… Même si je suis entièrement d’accord avec ses idées, j’ai un peu de mal avec la manière dont elle fait de la littérature une pure démonstration idéologique

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