Elle lit des romans

Des fessées, de Laetitia Pille

des fessées Laetitia PilleJusqu’au bout, et malgré la brèche que le petit mâle avait réussi à fendre dans mon corps, je lutterai pour ne pas vivre dans son regard, à sa mesure, dans son champ visuel, aussi petit qu’il soit, aussi inoffensif qu’il se veuille. Mon terrain n’était plus balisé et nous avions de nouveaux horizons, même si j’avais été écrasée parfois par tous ces hommes de papier qui étaient rangés le long du mur, alignés, des grands, des petits. Tous dans ma grande bibliothèque murale immaculée. Je n’étais pas Eve, la souffrance et le réceptacle hurlant dans la nuit des temps des douleurs de l’enfantement. Je n’étais pas Pandore, qui répandrait le malheur dans le monde. Je n’étais pas une Hélène, convoitée, enlevée, rendue, comme un paquet. Je n’étais pas une sainte vierge, non, et depuis longtemps. Je n’étais pas une maman qui prendrait soin de tout son entourage. Et je les emmerdais tous. Et je les emmerdais en n’entrant dans aucune case mythique et légendaire, de ces cercueils faits pour femme, prêts à porter. Je récupérais mon sexe et je le gardais dans ma main. Même si je ne savais pas où aller, j’irais.

Laetitia est une de mes plus vieilles amies. Pas vieille au niveau de l’âge, mais parce que c’est l’une de celles que je connais depuis le plus longtemps : nous nous sommes rencontrées au lycée, en 1ere L. Voilà pour le contexte : il est évident que lorsqu’une de mes amies sort son premier roman, je le lis, c’est évident, d’un oeil aiguisé et intrigué. Mais, de toute façon, tous mes amis ont du talent, donc je ne craignais pas d’être déçue…

Laetitia est enseignante. En guerre contre les hommes, son corps, le système, la société, elle essaie tant bien que mal d’apporter un peu de plaisir intellectuel aux élèves du lycée technique où elle est affectée, des petits mâles auxquels elle raconte les mythes, fondateurs de notre pensée et de notre manière de voir le monde. Mais l’un de ces élèves est spécial.

Malgré le titre, il ne s’agit absolument pas d’un roman érotique surfant sur la vague du SM. S’il interroge le désir et la sexualité, les fessées sont ici purement symboliques, virtuelles, voire fantasmées. Ce qui est en jeu ici est bien plus profond : roman d’apprentissage à l’envers, Des Fessées interroge le monde, à travers un très beau portrait de femme, une femme qui se cherche, qui se perd, qui a des blessures à panser, et qui refuse d’entrer dans le carcan de la féminité telle qu’elle est représentée dans les mythes, tout en questionnant aussi le rapport entre le féminin et le masculin, le désir, le pouvoir, la violence. Chaque étape de cet apprentissage mêle finement le réel et les mythes, la littérature et la musique, le plaisir des mots, de la langue, le plaisir intellectuel et le plaisir physique. Si la narratrice initie ses élèves au premier, inversement c’est un de ces petits mâles, pas encore tout à fait homme et partant inoffensif, qui lui apprend le deuxième. Cela peut mettre mal à l’aise de voir jetés ainsi les tabous aux orties, et pourtant, c’est ici salvateur et absolument pas pervers, vous comprendrez pourquoi en le lisant.

Espiègle, provocateur, d’une grande intelligence, souvent drôle — mais aussi émouvant, ce roman est un vrai plaisir de lecture ! Ne passez pas à côté !

Des Fessées
Laetitia PILLE
Lacour, 2016

(4 commentaires)

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