Elle lit des récits et chroniques

Il est avantageux d’avoir où aller, d’Emmanuel Carrère

Il est avantageux d'avoir où allerJe sais par expérience que la plupart des projets abandonnés refont un jour surface, sous une forme ou une autre.

Evidemment, un nouveau livre d’Emmanuel Carrère, je me suis jetée dessus dès sa sortie, tant cet auteur, au fil du temps, devient totalement incontournable pour moi.

Ce n’est pas un roman, mais un recueil d’articles publiés entre 1990 et 2015 sur des supports divers. Des miscellanées qui vont de la chronique d’affaires judiciaires à des projets de films, en passant par des reportages sur l’Europe de l’Est et la Russie post-soviétiques, des préfaces, des chroniques sur le sexe et l’amour pour un magazine féminin italien, des conférences, des recensions… autant de sujets et de publications hétéroclites, et qui pourtant ont une unité : celle d’un regard d’écrivain fasciné par la multiplicité des existences et qui, loin de l’égocentrisme dont on l’accuse parfois, est réellement intéressé par les autres vies que la sienne.

Magnifiquement écrit, porté par un véritable don de conteur qui lui permet, à partir des existences individuelles, d’accéder à l’universel de l’expérience humaine — la vie, la mort, la souffrance, le deuil, l’amour, le sexe — ce recueil est résolument passionnant : si l’on en ressort avec l’impression que l’auteur a eu mille vies, c’est que tout l’intéresse, tout le nourrit et peut donner lieu à un projet plus vaste. Tel Montaigne dans les Essais, Carrère butine d’un sujet à un autre, pose son regard sur le monde et à travers ce regard se donne à voir lui-même. Autoportrait plus qu’autobiographie, l’ensemble montre l’obsession de l’écrivain pour les vies multiples qui sont au coeur de son oeuvre, mais aussi pour les personnages à la marge : Limonov, Romand, Julie, Luke Rhinehart… Obsession aussi pour l’Est, pour la Russie. Pour le fait divers. Les articles s’entrelacent non seulement les uns avec les autres, se répondant parfois en echo, mais aussi avec les romans de Carrère, de différentes manières : soit l’article fait naître chez l’écrivain la volonté de développer le sujet (c’est le cas pour Limonov) soit inversement l’article naît d’un projet de roman antérieur (les articles sur l’affaire Romand). Finalement, c’est dans son arrière-cuisine de romancier qu’il nous invite à pénétrer : celle où on trouve, pêle-mêle, une multitude de lectures, d’expériences et de centres d’intérêts. Quand on aime Carrère, on ne peut que succomber tant il est fascinant de voir se développer sous nos yeux ses projets ; si on ne le connaît pas, c’est une excellente introduction à son oeuvre.

Bref : un coup de coeur que je recommande chaudement !

Il est avantageux d’aller où aller
Emmanuel CARRÈRE
P.O.L, 2016

31 comments on “Il est avantageux d’avoir où aller, d’Emmanuel Carrère

  1. Une critique qui donne bien envie de l’acheter !

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  2. Justement, je me demandais si c’était le bon ouvrage pour aborder l’auteur – car je ne l’ai encore jamais lu. Tu sembles penser que oui, du coup 🙂

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  3. J’aime beaucoup Carrère également, même si j’en ai lu assez peu au final. Mais celui-ci fera partie de mes incontournables du premier semestre, c’est sûr !

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  4. Dire que je n’ai encore jamais lu Emmanuel Carrère !

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  5. Je ne connais pas du tout Emmanuel Carrère . L’idée d’aller à sa rencontre sous cette forme d’écriture me plaît bien !

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  6. Je partage ton engouement pour l’oeuvre de Carrère. Je me demandais si celui-ci me passionnerait autant que les autres. Vu ton avis, je pense que oui. Je vais l’acheter très vite.

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  7. Cela donne vraiment envie ! Et concernant Limonov, jette un oeil sur ce site très complet sur le véritable Edouard Limonov :
    http://www.tout-sur-limonov.fr/

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  8. Bonsoir, belle chronique qui donne envie …çà ne vas pas m’aider ;). J’ai bien vu qu’Emmanuel Carrère avait sorti un nouveau livre mais je ne me suis pas précipité. Pourtant « d’autres vies que la mienne » est de mes livres culte mais je n’ai pas réussi à rentrer dans « le royaume » … Du coup, je ne savais pas trop pour le suivant …

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  9. Un roman, j’aurais de suite sauté dessus. Là j’hésitais…mais si tu dis qu’il faut le lire absolument.

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  10. flyingelectra

    J’ai tout lu sauf l’avant-dernier (le Royaume) mais celui-ci me tente beaucoup ! belle chronique !

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  11. Jamais lu cet auteur, honte à moi…!

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  12. J’aime entendre Carrère parler, par contre je n’ai aucune envie de le lire 😀

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  13. Je n.ai pas encore lu Le Royaume…. Tu me motives ! Ce sera ma prochaine lecture en attendant la sortie de celui ci en poche ou à la bibliotheque. ! Très belle critique

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  14. Moi qui trouve que, dans ses romans, Carrère parle beaucoup trop de lui – et cela m’agace -, je ne trouverai sans doute pas de quoi me réconcilier avec l’auteur dans ce dernier ouvrage.

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  15. Ping : Emmanuel Carrère, faire effraction dans le réel (sous la direction de Laurent Demanze et Dominique Rabaté) : le monde en questions – Cultur'elle

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