Elle lit des essais

Dis Papa, c’était quoi le patriarcat ? D’Anne Larue

Anne LarueC’est une légende. Enfin ! Toutes ces histoires de grands hommes, de guerres et de cavaliers ! Leurs dieux ! Leurs mythes ! Leur conception épouvantable de la mort ! Heureusement qu’il s’agit d’une légende. La civilisation patriarcale n’a jamais existé.

Imaginons un monde, dans quelques milliers d’années, où la civilisation patriarcale s’est écroulée depuis tellement longtemps qu’elle est étudiée par les archéologues — au même titre que les civilisations aztèque ou minoenne — quand elle n’est pas, tout simplement, considérée comme un mythe, comme l’Atlantide. C’est à partir de ce point de vue décalé qu’Anne Larue examine les caractéristique de cette civilisation, afin de montrer qu’elle n’est ni universelle ni éternelle, bien qu’elle essaie de nous faire croire le contraire.

Malgré ce point de départ qui peut apparaître un peu farfelu, cet essai est tout ce qu’il y a de sérieux et de passionnant : l’écart effectué quant au point de vue permet d’examiner de manière objective le fonctionnement de ce qu’Anne Larue appelle « civilisation patriarcale » et d’en faire la critique. L’idée force est celle que le patriarcat n’est qu’un moment de l’histoire, n’a pas toujours existé et, du coup, peut disparaître ; il n’est pas non plus universel. Une fois que l’on a compris que le patriarcat existant partout, de toute éternité pour toute l’éternité, idée ancrée même chez Beauvoir, n’est qu’un leurre, on peut examiner son fonctionnement : la manière dont le panthéon artistique et la littérature véhiculent l’idéologie patriarcale et fonctionnent sur le mode de la propagande, la question de la religion, celle de la langue, et la façon dont la science-fiction semble miner les fondements de cette idéologie. Anne Larue montre la fragilité de la civilisation patriarcale, démonte ses ressorts, et envisage une porte de sortie.

Un essai donc résolument passionnant et stimulant, sur lequel j’ai néanmoins des réserves (idéologiques plus que méthodologiques), d’ensemble et de détail. D’abord, Anne Larue occulte totalement la question de la sexualité et du désir, qui me semble pourtant fondamentale, ce qui me dérange d’autant plus que certains passages montrent un soupçon envers la « norme hétérosexuelle », soupçon qui a tendance à me donner des vapeurs ; c’est moins prononcé que chez certaines féministes extrémistes, mais c’est là, en creux. Or, il me semble que cette question de la sexualité (hétérosexuelle donc) méritait d’être analysée et approfondie ; juste un exemple : Anne Larue pose la question des films d’action, que selon elle les « filles » devraient refuser de voir lorsqu’elles mettent en scène des héros masculins exsudant la testostérone par tous les pores, et l’auteure part d’ailleurs du principe qu’elles ne les voient que pour faire plaisir à leur chéri ; pourtant, personnellement, j’ai tendance à préférer Indiana Jones à Lara Croft pour la bête raison qu’Harrison Ford me fait plus d’effet qu’Angelina Jolie, et je ne vais donc pas arrêter de regarder des films avec des héros virils. En disant cela, j’ai l’impression d’être une traître à la cause et de soutenir le patriarcat. Non, c’est juste que j’aime les hommes et qu’il m’agrée fortement de mancrusher. Ensuite, deuxième problème, Anne Larue occulte également, assez largement, la question du religieux, ou plus exactement la question des monothéismes : elle s’appuie sur les travaux de Marija Gimbutas et parle (assez rapidement) des cultes de la Grande Déesse (je fais court : c’est plus complexe mais aurait néanmoins mérité d’être approfondi), par contre, jamais elle ne dit clairement (c’est en creux, mais ça mérite d’être dit clairement) cette chose qui est pourtant un enjeu de son essai : l’effondrement de la civilisation patriarcale ne peut passer que par l’effondrement des trois monothéismes (ou l’entraîner, à la limite, mais les deux sont intrinsèquement liés) ; parce que je veux bien que la littérature soit un enjeu de propagande patriarcale (au prix néanmoins de quelques analyses capillotractées) mais il me semble essentiel de dire que la religion l’est encore plus, ne serait-ce que parce qu’elles représentent toujours leur dieu comme un mâle. D’autre part, elle montre comment les différentes idéologies de domination se superposent pour mettre au sommet de la pyramide l’homme adulte blanc, et que finalement tous les autres (femmes, enfants, non-blancs) subissaient le même type de domination : ça, je l’ai analysé dans ma thèse, donc je suis d’accord sur le principe, néanmoins il serait bien de souligner, en ce qui concerne le sujet précis, que la prééminence du mâle est surtout marquée dans certains recoins de la planète où il n’est pas forcément blanc. Enfin, je suis très très perplexe concernant les questions linguistiques et l’invention de nouveaux pronoms neutres…

Mon paragraphe « réserves » est plus développé que l’autre, mais c’est parce que j’ai déroulé ma propre pelote idéologique qui n’est pas la même que celle de l’auteure. Mais j’insiste : cet essai est intéressant, ne serait-ce que parce qu’il pose les bonnes questions et permet de réfléchir au monde dans lequel nous vivons — et celui dans lequel nous voulons vivre. C’est en tout cas une première pierre, mais nombre de points mériteraient d’être développés et approfondis.

Dis Papa, c’était quoi le patriarcat ?
Anne LARUE
ixe, 2013

(11 commentaires)

  1. Ca semble très intéressant, malgré tes réserves (je partage certaines d’entre elles, comme celle sur les pronoms neutres ; j’attends de lire peut-être cet essai pour me prononcer sur les autres !). Merci pour la découverte !

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  2. J’aime bien lire des essais de temps en temps, comme je viens d’en finir un de Michel Onfray, je dois reconnaître que ton article ton pile au bon moment ! Je vais donc m’empresser de noter cette référence !

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