Elle lit des romans

Le Dictionnaire Khazar, de Milorad Pavic

Dictionnaire khazarA mon sentiment, les arts peuvent être classés en arts « réversibles » et arts « non réversibles ». En effet, il existe des arts qui permettent au sujet — le récipiendaire — d’approcher une oeuvre sous des angles différents, de tourner autour et même de l’observer en changeant à volonté l’angle d’observation, comme c’est le cas en architecture, en sculpture et en peinture qui sont des arts « réversibles ». Mais il existe également d’autres arts, les arts « non réversibles », comme la musique ou la littérature, qui ressemblent à des rues à sens unique, des voies où tout se meut de son commencement vers sa fin, de sa naissance vers sa mort. Depuis longtemps, j’ai voulu faire de la littérature — art « non réversible » — un art « réversible ». C’est pourquoi mes romans n’ont ni début ni fin au sens classique de ces mots. Ils sont créés dans une écriture non linéaire.

J’avais entendu parler du Dictionnaire Khazar, paru pour la première fois dans les années 80, notamment lors d’un cours sur la littérature postmoderne. Mais bon, vous savez ce que c’est, si on devait lire tous les livres qui éveillent notre intérêt, il faudrait toute une vie, et encore, passée uniquement à lire. J’aimerais bien, notez, mais enfin ce n’est guère possible. Bref, toujours est-il que ce texte vient d’être réédité, et que du coup il s’est rappelé à mon souvenir.

Il ne s’agit pas d’un roman au sens classique du terme, mais d’un roman-lexique autour d’un mystérieux peuple, les Khazars, disparus il y a très longtemps, et d’un événement de leur histoire connu sous le nom de « polémique khazare ». Ce lexique, après une introduction, est organisé en trois livres : le livre rouge (les sources chrétiennes), le livre vert (les sources islamiques) et le livre jaune (les sources hébraïques), suivis de deux appendices.

Résolument postmoderne, ce roman déconcerte par sa construction sans début, ni milieu, ni fin, puisque finalement on peut bien le prendre dans le sens qu’on veut, cela ne change rien, et quand bien même on le lirait dans l’ordre proposé, il faut garder à l’esprit que celui-ci dépend largement de l’ordre alphabétique, et donc de la langue dans laquelle on le lit. L’histoire est donc une sorte de puzzle, à reconstituer par le lecteur, et encore : les différentes sources ne concordent pas toujours, chaque religion ayant un petit peu tendance à tirer la couverture à elle. Du reste, ce n’est pas important : ce qui est en jeu ici, plus que l’histoire du peuple khazar, c’est l’histoire du livre lui-même. Ésotérique, mystique, onirique, très érudit, ce roman foisonne et peu parfois perdre — mais on ne peut qu’admirer la maîtrise de l’auteur et l’originalité conceptuelle de son projet.

Un roman qui n’est pas sans rappeler Umberto Eco et surtout Borges, et qui ravira les amateurs de projets un peu fous qui interrogent la littérature !

Le Dictionnaire Khazar – Roman-lexique en 100 000 mots
Milorad PAVIC
Traduit du serbe par Maria Bejanovska
Le Nouvel Attila, 2015

 

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