Romans

Juste avant l’Oubli, d’Alice Zeniter

Juste avant l'OubliElle avait raconté à cette femme comment son envie d’aller travailler s’était peu à peu changée en une lutte contre elle-même, contre le sentiment d’être inutile. Elle avait dit son désintérêt croissant pour des élèves qui ne la respectaient pas, mais surtout (car Emilie était prête à mettre son propre ego de côté) qui abîmaient la matière qu’elle enseignait et qui était sacrée à ses yeux. Elle avait parlé de la violence des adolescents entre eux, violence qui finissait par la contaminer elle aussi, si bien qu’elle avait pu, un matin, approuver intérieurement lorsqu’une gamine avait suggéré à une autre de « se suicider tout de suit ». Elle avait parlé de la misogynie de ses classes qui traitaient les personnages féminins de putes ou se sentaient au contraire tenues de préciser dans leurs copies que telle femme amoureuse, chez Maupassant ou Flaubert, « n’était pas une pute », comme si Emilie elle-même avait pu en douter. Elle avait déclaré qu’elle avait peut-être atteint ses limites. Sa vision d’une carrière avait jusque-là été très simple : Emilie avait toujours pensé qu’elle n’exercerait un métier que si elle pouvait en tirer du plaisir. Or, ce n’était plus le cas.

N’ayant toujours pas lu Sombre dimanche je n’avais pas spécialement prévu de m’atteler à ce roman. Mais. Alice Zeniter, à la Grande Librairie, a eu une phrase qui a failli me faire tomber de mon canapé de stupeur, tant elle résonnait avec ma propre expérience, tout en formulant clairement quelque chose que je n’arrivais pas moi-même à formuler, en tout cas pas de manière aussi percutante : elle expliquait que son héroïne quittait l’enseignement car ce travail abîmait sa relation à la littérature. Même si ce n’est pas l’enjeu essentiel du roman, il n’en fallait pas plus pour que je me jette dessus…

Plutôt que d’accéder à la demande de Franck, son compagnon, d’avoir un enfant, Emilie quitte son travail de prof pour se lancer dans une thèse sur Galwin Donnell, le maître du polar, et part s’installer sur la petite île de Mirhalay, dans les Hébrides, où il a vécu les dernières années de sa vie avant de disparaître mystérieusement. C’est là que Franck la rejoint pour le colloque qu’elle a organisé sur l’écrivain.

Parfaitement maîtrisé de bout en bout, ce roman reprend les codes du polar et se sert avec brio du motif de l’insularité qui, en tant qu’espace clos, exacerbe les tensions, afin de proposer une profonde réflexion sur la littérature et le couple. Si le point de vue de Franck est celui qui est adopté, c’est pourtant bien Emilie qui est au centre : son dévouement à son sujet est total, quasi-religieux et quasi-amoureux aussi, car son amour pour la littérature et les oeuvres de Donnell se double d’un sentiment très fort pour l’écrivain, qu’elle a le sentiment de connaître intimement, par le biais d’une sorte d’intercommunication des âmes ; du reste, elle a un rapport sensuel aux textes, sa révélation, son « épiphanie » ayant lieu en hypokhâgne, lorsque son professeur avait commencé son cours en affirmant que la littérature est un Kama Sûtra intellectuel […] une forme de plaisir poussée à son raffinement le plus extrême par des écrivains que le rapport habituel au langage ne satisfait plus ; inutile de chercher plus loin la désaffection d’Emilie pour l’enseignement, forcément frustrant. Mais le tour de force d’Alice Zeniter dans ce roman n’est pas seulement de rendre sensuel ce rapport à la littérature : il est aussi, et surtout, un peu comme le fait Siri Hustvedt dans Un monde flamboyantde donner vie à l’oeuvre d’un écrivain qui n’existe pas et dont on aurait pourtant envie de découvrir les romans lors d’un prochain passage en librairie, par le biais d’un métadiscours pointu sur ces oeuvres (communications du colloque, articles de journaux, page wikipedia) mais aussi des extraits, dans lesquels elle parvient à écrire autrement : on pourrait presque se laisser prendre à cet effet-personne et penser qu’on est passé à côté d’un immense écrivain ; Galwin Donnell est pourtant bien un personnage qui, bien qu’absent, est omniprésent, une sorte de Bukowski/Hank Moody mâtiné d’Hemingway et de Salinger. Ermite et misanthrope, alcoolique, génie, sombre et attachant pourtant.

Cette réflexion sur la littérature, qui en profite au passage pour égratigner un peu le monde universitaire comme le ferait David Lodge, se double d’une réflexion sur le couple. C’est à un naufrage que l’on assiste, on le sent dès le début : Franck a beau aimer Emilie (et réciproquement, jusqu’à un certain point), il veut d’elle ce qu’elle ne peut pas lui offrir. Comment un couple peut-il fonctionner lorsque les deux n’ont ni les mêmes aspirations, ni le même univers ?

Un roman qui m’a fait forte impression et qui n’a pas été sans me rappeler le Colloque Sentimental de Julie Wolkenstein, que j’avais énormément apprécié à l’époque de sa parution (de fait, j’aime la littérature qui se passe dans le petit milieu universitaire). Un roman sur l’amour, le couple, la littérature, dans lequel Alice Zeniter montre toute l’étendue de son talent ! A lire absolument !

Juste avant l’Oubli
Alice ZENITER
Albin Michel / Flammarion, 2015

RL201537/42
By Hérisson

32 réflexions sur “Juste avant l’Oubli, d’Alice Zeniter

  1. Ben toi tu sais convaincre. Je suis loin du milieu universitaire (depuis la lointaine fin de mes études) mais j’adore les romans de Lodge, donc ça fait tilt!

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  2. Pas lu Sombre Dimanche non plus, mais comme toi j’avais repéré Alice Zeniter à La Grande Librairie et beaucoup apprécié son intervention. Ton billet est très convaincant 🙂

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  3. Bon ben voilà, tu m’as vraiment convaincu de le lire. Je ne l’avais pas noté malgré le thème qui me plaisait, je m’étais un peu ennuyé en entendant l’auteur à LGL. Je le note donc de suite sur ma wish list sur le blog !

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  4. je n’ai fait que survoler ton billet, ce roman m’attend chez moi depuis sa sortie. Tu me donnes bien envie de le sortir vite, vite 🙂
    merci et belle journée à toi

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