Romans

Titus n’aimait pas Bérénice, de Nathalie Azoulai

Titus n'aimait pas BéréniceSelon les jours, elle cite Captive, toujours triste, importune à moi-même, Peut-on haïr sans cesse et punit-on toujours ? ou Tout m’afflige et me nuit et conspire à me nuire. Ou encore Je demeurai longtemps errant dans Césarée. Elle trouve toujours un vers qui épouse le contour de ses humeurs, la colère, la déréliction, la catatonie… Racine, c’est le supermarché du chagrin d’amour, lance-t-elle pour contrebalancer le sérieux que ses citations provoquent quand elle les jette dans la conversation. 

Si j’étudie plus souvent Molière que Racine, c’est pourtant bien ce dernier que je considère comme le plus grand génie dramatique français (et un des plus grand génies de la littérature française). Ceci expliquant d’ailleurs cela, mais nous en reparlerons. Toujours est-il donc que Racine, je le cite très souvent, comme l’héroïne de ce roman à côté duquel j’aurais bien pu passer, s’il n’avait éveillé mon intérêt par sa présence dans certaines listes de prix littéraires, et notamment le Goncourt…

Titus aime Bérénice, et pourtant il la quitte pour revenir avec sa femme Roma, la mère de ses enfants. Bérénice ne s’en remet pas, et aucune des phrases toutes faites que lui assènent ses amis pour la consoler ne peut l’aider. Mais après avoir entendu une phrase, un vers, qui fait écho en elle, elle se replonge dans les tragédies de Racine, cherchant à résoudre une énigme : comment un homme a-t-il si bien su décrire la passion amoureuse des femmes ? Si elle perce ce mystère, alors Bérénice saura pourquoi Titus l’a quittée…

Avec ce roman, Nathalie Azoulai magnifie le sujet le plus banal qui soit, la rupture amoureuse, tout en rendant un magnifique hommage à la littérature, à sa force, et à l’un de ses représentants les plus illustres. L’hypotexte et son hypertexte ne cessent de se tisser et de s’entremêler à tous les niveaux, dans une presque fusion poétique. Si le récit-cadre nous propose une situation commune, l’essentiel du roman est constitué d’une rêverie biographique sur Racine dont il explore les replis les plus intimes de l’âme, et notamment cette tension permanente entre l’éros, la vie, la passion, le monde, et le thanatos de l’austérité janséniste dans laquelle il a été élevé à Port-Royal ; et c’est bien cette tension, ce tiraillement perpétuel qui permet de saisir l’essence de la sensibilité racinienne, de creuser son âme, car c’est bien par là qu’il devient écrivain, en fondant la pulsion débordante de vie dans la rigueur de la langue et de l’alexandrin. Rêverie sur la vie, sur l’amour, sur la passion, d’une grande sensualité, ce roman est aussi une rêverie sur la langue, corset qui permet à Racine de s’épanouir pleinement dans une fulgurance sublime. Avec lui, on est sous alexandrins comme d’autres sont sous antidépresseurs. La langue se fait chair, il la modèle comme un sculpteur la glaise, la taille comme un diamant pour en révéler toute la pureté.

Un roman sublime à l’image de son sujet, somptueusement écrit, tellement juste, tellement percutant sur la langue, la poésie, la passion amoureuse que c’est du bonheur, en tout cas si on aime Racine, qu’on le tient pour un des plus grands génies de la littérature et qu’on connaît un peu l’histoire du XVIIe ! Je ne sais pas s’il aura le prix Goncourt (édit : non mais il a eu le prix Médicis) en tout cas j’en fais un coup de cœur et vous encourage à vous précipiter chez votre libraire !

Titus n’aimait pas Bérénice
Nathalie AZOULAI
POL, 2015

RL201535/36
By Hérisson

37 réflexions sur “Titus n’aimait pas Bérénice, de Nathalie Azoulai

  1. Ben dis-moi, ta chronique est belle, on sent que tu l’as aimé ce livre là. Le sujet me plait mais Racine me bloque…
    Semaine des prix littéraires…je suivais aussi l’actualité , le Renaudot entre autres. Le Goncourt, je le vois pour Boussole…
    Belle semaine.

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  2. Pour moi aussi Racine est le plus grand et « Bérénice » est de loin ma pièce préférée. Quelle déception quand j’ai emmené mon fils la voir (il avait 15 ans) et qu’il s’est ennuyé comme jamais… Mais bon, ça ne m’étonne pas trop (heureusement, il aime par ailleurs le théâtre, il lui faut juste des pièces avec un peu plus d’actions et de rebondissements…)

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  3. Je ne peux rien dire de toutes ces pièces, dont certaines étudiées il y a fort longtemps…(je me lève, et, oui, je possède bien cinq volumes de pièces de Racine!)
    Sinon, sache qu’existe un bel opéra (de Magnard- tu connais? moi je ne connaissais pas avant) intitulé Bérénice, et c’est beau!!!

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  4. Et bien moi qui en suis restée à ce qu’on nous enseigne au collège, je découvre un auteur ardent, inquiet de son talent… Etonnant d’ailleurs la façon dont Azoulai en fait une personnalité très contemporaine… Est-ce parfois même un peu anachronique ou, du moins, s’agit-il d’une lecture de l’auteur à l’aune de nos propres préoccupations actuelles ? J’attends de finir pour me faire une idée plus précise. En tout cas, un beau texte.

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  5. J’avais à peine entendu parler de ce livre, sinon pour sa nomination au Goncourt ! Moi aussi j’aime Racine (et Phèdre plus particulièrement), alors je pense qu’il va rejoindre ma LAL en attendant de le voir sur la PAL … Un beau billet qui donne envie ! 😉

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  6. Tu parles très bien de ce roman, de Racine. Je suis en train justement de relire tout le théâtre de celui qui est pour moi aussi l’un des plus grands écrivains de la langue française, si mal compris à l’étranger cependant; il y aurait là sans doute quelque chose à creuser. Et je vais prendre un grand plaisir je crois à découvrir ce roman à côté duquel j’étais passé (mais je regarde peu, il est vrai, les listes de prix littéraires…)

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      • Nous lisons pourtant Goethe et les allemands Molière, mais pas ou peu Racine. La barrière de la traduction n’explique pas tout je crois. Après tout, les français ont découvert Shakespeare dans les traductions, excellentes au demeurant, qu’en a donné Guizot. Et Faust, traduit par Nerval, est devenu aussi un classique en France. Pourquoi pas de Guizot, de Nerval anglais, allemand pour traduire Racine? Peut-être y a-t-il autre chose, ce mélange typiquement français de classicisme (ce goût fameux des français pour les règles esthétiques et la symétrie) et de crise psychologique (ce goût non moins affiché pour le psychodrame). Le génie de Racine, je crois, est d’avoir trouvé une solution esthétique (qui passe par un certain usage de la langue, haussé à un niveau de perfection) pour combiner ces deux dimensions. C’est ce qui en fait ce génie typiquement français difficilement compréhensible par les autres nations, comme le sont par exemple Schiller ou Leopardi, génies eux aussi bien peu lus en dehors de leurs frontières. Merci en tout cas pour ton billet, qui m’a fait découvrir le roman de Nathalie Azoulai: il est déjà sur ma table de nuit!

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  7. J’aime beaucoup les classiques donc je suis forcément attirée par un livre avec un tel titre! Sur la thématique de la séparation amoureuse, il est un classique que j’aime beaucoup (mais malheureusement trop peu connu), c’est « Adolphe » de Benjamin Constant.

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  8. Je le termine à l’instant et l’ai aimé, sincèrement. J’ai envie de me replonger dans mes cours de fac, et ressort mon exemplaire de berenice, tout de suite!
    Quelle justesse dans l’écriture, un roman fort!

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  9. Pingback: Bilan des prix littéraires d’automne 2015 | Cultur'elle

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