récits et chroniques

La Nuit de feu, D’Éric-Emmanuel Schmitt

La Nuit de feuJe supposais qu’elle illustrait mes soucis : depuis un an, je cherchais ma place dans la vie, ma fonction, mon métier. Cette retraite au désert allait me permettre de progresser. Devais-je continuer mes spéculations philosophiques ? Et lesquelles ? Devais-je plutôt investir l’enseignement ? Devais-je me dédier à l’écriture ? Bref, étais-je un érudit, un penseur, un professeur, un artiste ? Autre chose encore ? Autre chose ou… rien ? Rien peut-être… Dans ce marasme, ne devais-je pas rondement fonder une famille, avoir des enfants, me vouer à leur éducation et leur bonheur ? Cette confusion m’affligeait : j’étais au carrefour de moi-même, pas sur ma route.

Eric-Emmanuel Schmitt est un auteur que je prends toujours plaisir à lire : toutes ses oeuvres ou presque sont sous-tendues par une vision du monde qui est somme toute assez proche de la mienne, et j’y trouve à chaque fois matière à réflexion. Néanmoins, je ne m’attendais pas à un tel choc en me plongeant dans la lecture de cette Nuit de feu qu’il nous offre en cette rentrée littéraire, un texte qui n’est pas un roman mais un récit, celui d’une métamorphose, d’une épiphanie. Ce moment où l’auteur se trouve lui-même.

En repérage pour un film dans la région de Tamanrasset, Eric-Emmanuel Schmitt, alors jeune maître de conférences en philosophie de 28 ans, se glisse dans les pas du mystique Charles de Foucauld, alors que lui-même n’a pas la foi. Au programme de ce voyage : 10 jours de randonnée dans le Sahara, qui vont changer sa vie et le métamorphoser d’un point de vue spirituel.

On ne sort pas indemne du désert : c’est un dépassement de soi dont on revient transformé, épanoui ou dépressif ; rituel initiatique, la randonnée permet de se trouver soi-même, et c’est justement ce dont a besoin Eric-Emmanuel Schmitt, alors englué dans une vie dont il sent bien qu’elle n’est pas la sienne, celle de prof : sa vie, sa carrière universitaire semblent tracées devant lui, mais il se demande si c’est vraiment là qu’il a envie d’aller, dans ce monde où il commence à étouffer tant il manque de créativité et d’imagination — Bien que j’eusse tenacement travaillé pour remporter les concours, décrocher les diplômes, je me sentais l’otage de ces réussites. Si elles m’apaisaient, elles m’éloignaient de moi. Ce voyage dans le désert tombe donc au bon moment, aboutissement d’un chemin de signes qui finissent par cette « nuit de feu », celle où ayant perdu son groupe il se retrouve isolé et expérimente l’illumination, le ravissement, l’extase mystique qui ressemble finalement à un orgasme. Et qui le met, enfin, sur le chemin de lui même, le rendant au monde enfin entier. C’est suite à cette nuit qu’il sait quelle est sa voie : écrire.

Eric-Emmanuel Schmitt a mis longtemps à raconter cette expérience qu’il avait seulement mentionnée un jour en interview. On peut le comprendre : lire un tel récit demande une certaine ouverture à l’inexplicable et à l’impossible, même si l’auteur ne manque pas de souligner qu’il en existe une explication rationnelle. Reste qu’il n’y a ici rien de dogmatique, il ne s’agit pas d’une conversion religieuse, la religion abolissant le questionnement en apportant des réponses toutes-faites qui ne conviennent pas à l’auteur, mais bien d’une conversion spirituelle, une métamorphose, menant celui qui n’a pas la foi à se dire que peut-être que… Professant l’agnosticisme, fasciné par toutes les formes de spiritualité et notamment orientales, Eric-Emmanuel Schmitt nous invite à nous questionner, à remettre en cause nos certitudes, à nous ouvrir, et à être tolérants.

Je parlais de choc au début de cet article, et je peine à trouver les mots pour dire à quel point ce texte a fait écho en moi, doublement même : la situation de l’auteur au début du récit, cet enfermement sur une route qui ne semble pas la sienne, ce sentiment d’étouffer et d’être « otage de ces réussites » est exactement la mienne actuellement, il a mis des mots sur ce que je peinais a formuler clairement. Sa posture philosophique et spirituelle est exactement la même également, celle du refus des religions instituées, qui n’a rien à voir avec l’athéisme (au contraire, même). Mon expérience de ce roman est donc très intime, très personnelle : je ne peux que vous encourager à le lire, sans toutefois vous cacher que je ne crois pas qu’il soit pour tous !

Lu également par Géraldine

La Nuit de feu
Eric-Emmanuel SCHMITT
Albin Michel, 2015

RL201516/18
By Hérisson

22 réflexions sur “La Nuit de feu, D’Éric-Emmanuel Schmitt

  1. Ce livre n’est peut être pas pour moi , mais j’aime le style d’écriture d’Eric -Emmanuel Schmitt et je compte bien lire ce livre avec autant de plaisir que ses précédents .
    Bises😊

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  2. Il y a quelques années, je lisais chaque roman d’Eric-Emmanuel Schmitt… Et puis, je me suis lassée. Peut-être que cet ouvrage me permettrait de renouer avec l’auteur !

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  3. Cela fait des années que je rêve de faire cette expérience du désert en randonnée. J’ai eu la chance de parcourir un tout petit bout du désert du Namibe cet été et…waouuu ! Bref, ce livre est fait pour moi, il m’attends sagement chez ma mère qui a été emballée aussi.
    Merci de ce bel article rempli d’émotions.

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