Elle lit des romans

La Dernière Nuit du Raïs, de Yasmina Khadra

La Dernière nuit du RaïsCe fut devant une glace, dans les toilettes scolaires, que la Voix se déclara en moi. Elle m’assurait que je n’avais pas à rougir de mon statut d’orphelin, que le prophète Mohammed n’avait pas connu son père, et Issa le Christ non plus. C’était une voix magnifique ; elle absorbait ma peine comme un buvard. Je passais le plus clair de mon temps à l’écouter. Parfois, je m’isolais dans le désert pour n’entendre qu’elle. Je pouvais même lui parler sans craindre d’être moqué par des indiscrets. Je compris alors que j’étais prédestiné à la légende.

La Dernière Nuit du Raïs appartient à cette catégorie de romans consacrés à des êtres qui furent de chair avant d’être de papier, dans lequel le romancier fait le pari du « je » et se glisse dans l’âme troublé de Mouammar Kadhafi.

A Syrte, dans la nuit du 19 au 20 octobre 2011, encerclé par les rebelles avec ses derniers fidèles, Kadhafi rumine les événements récents qui l’ont fait tomber de son piédestal, mais croit encore en son destin messianique. Il vit pourtant sa dernière nuit.

Combien il doit être difficile, mais fascinant, pour un romancier, de se glisser dans la tête d’un homme tel que Kadhafi, de l’étoffe dont on fait les tragédies. Il y a du MacBeth en lui : d’un orgueil démesuré, cet orgueil qu’on appelle l’hybris et qui a détruit bien des hommes, il est persuadé d’avoir un destin hors du commun, et par certains côtés il n’a d’ailleurs pas tort, car parti de rien, il s’est hissé au plus haut, avant de tomber dans un fracas épouvantable dont on entend encore les échos. Mais pouvait-il en être autrement ? Dictateur, homme de pouvoir, c’est à une réflexion sur l’exercice de ce dernier qu’il passe sa dernière nuit, sans jamais se renier, convaincu qu’il a été le bienfaiteur de son peuple qui le trahit ; pour ses fidèles, il est l’égal d’un dieu, et ils le vénèrent, alors que pour la foule il n’est plus qu’une bête traquée. Mais Kadhafi n’a pas peur de la mort : ce qui l’effraie, c’est le déshonneur. Et l’avenir de son peuple : les allers-retours entre le passé et le présent sont constants, et c’est tout un pan de l’histoire du monde arabe et du monde qui se dévoile ; prophétique, Kadhafi sait dans quel chaos sombrera son pays après lui.

Dans une langue qui tient à la fois du souffle de l’épopée et de la poésie des textes sacrés, Yasmina Khadra nous donne à voir un personnage fascinant, complexe, monstrueux bien sûr mais aussi, par certains côtés, grandiose dans sa folie et sa démesure. Car le plus inquiétant est bien qu’ici, en nous plongeant dans son âme, le romancier nous le rend ambivalent. C’est, encore une fois, le propre du héros tragique, dont le destin provoque la catharsis. Terreur et pitié.

Un grand roman, un des indispensables de la Rentrée Littéraire !

La Dernière Nuit du Raïs
Yasmina KHADRA
Julliard, 2015

RL20159/12
By Hérisson

(13 commentaires)

  1. J’aime beaucoup Khadra mais je suis un peu réticent à l’idée de me retrouver face à une sorte de long monologue, une introspection que je perçois comme parfois délirante. Ce n’est pas étouffant, cette voix unique ?

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