Romans

Extension du domaine de la lutte, de Michel Houellebecq

Extension du domaine de la lutteLes pages qui vont suivre constituent un roman ; j’entends, une succession d’anecdotes dont je suis le héros. Ce choix autobiographique n’en est pas réellement un : de toute façon, je n’ai pas d’autre issue. Si je n’écris pas ce que j’ai vu je souffrirai autant — et peut-être un peu plus. Un peu seulement, j’y insiste. L’écriture ne soulage guère. Elle retrace, elle délimite. Elle introduit un soupçon de cohérence, l’idée d’un réalisme. On patauge toujours dans un brouillard sanglant, mais il y a quelques repères. Le chaos n’est plus qu’à quelques mètres. Faible succès, en vérité.

Cela faisait longtemps que je tournais autour de Houellebecq sans parvenir à me décider. En cause ? Un vilain a priori sur le personnage, un peu comme pour Yann Moix. Mais, à force d’entendre des avis contradictoires (génie ou imposteur ?), je me suis dit qu’il était temps de me faire ma propre opinion sur la question. Pourquoi avec ce roman-là plutôt qu’un autre, et en particulier le dernier ? Et bien parce qu’il est court et en poche, et que du coup, j’ai estimé que si je détestais, j’aurais moins eu l’impression de perdre mon temps et mon argent. Comme vous le voyez, j’étais très optimiste.

Le narrateur est analyste-programmeur dans une société de services informatiques. Il gagne correctement sa vie et n’a pas à se plaindre de ce côté-là. La misère qui est la sienne est d’ordre sexuelle, et plus généralement humaine : sa vie sociale est un désert, tout comme celle de son collègue Tisserand, avec qui il part en déplacement professionnel, et qui est ce que l’on peut appeler un nécessiteux sexuel. Ce qui le fait beaucoup souffrir.

J’avoue qu’après cette lecture, je suis toujours aussi perplexe qu’avant, ou presque. Il y a indéniablement quelque chose, même si on serait en peine de dire quoi exactement : une écriture, un certain humour un peu désabusé, et une véritable vision du monde, assez cynique et pessimiste, qui n’a d’ailleurs pas été sans me rappeler l’absurde camusien. Oui, il y a du Meursault chez ce narrateur, dans cette espèce d’indifférence au monde qui affleure et met mal à l’aise. Mais. C’est justement cette vision du monde et de la société qui m’a un peu tenue à l’écart, même si au final son constat est assez juste. Le point central, c’est celui de la misère sexuelle analysée, et très bien analysée, sous l’angle du libéralisme : « Tout comme le libéralisme sans frein, et pour des raisons analogues, le libéralisme sexuel produit des phénomènes de paupérisation absolue. Certains font l’amour tous les jours ; d’autres cinq ou six fois dans leur vie, ou jamais. Certains font l’amour avec des dizaines de femmes ; d’autres avec aucunes. C’est ce qu’on appelle la « loi du marché ». » Deux choses m’ont gênée : d’abord, l’idée un peu réactionnaire que « Dans un système sexuel où l’adultère est prohibé, chacun réussit plus ou moins à trouver son compagnon de lit […] En système sexuel parfaitement libéral, certains ont une vie érotique variée et existante ; d’autres sont réduits à la masturbation et à la solitude ». Selon moi, ce n’est pas complètement vrai : il y a toujours eu des exclus de la circulation du désir. Et puis, surtout, il mène ses analyses en partant de l’idée assez dérangeante même si jamais formulée clairement que tout cela, c’est quand même bien de la faute des femmes, ces saletés qui ne veulent pas coucher avec certains types parce qu’ils ne leur plaisent pas, et que comme certains n’arrivent à plaire à aucune, cela engendre la misère : elles pourraient faire un effort, quand même ; d’ailleurs, le narrateur a une obsession pour la longueur des jupes des femmes, motif récurrent. Cela dit, rappelons que certaines femmes aussi sont en situation de misère sexuelle. Et oui. Mais c’est sans doute moins grave : ce sont des femmes.

Et quand bien même. En refermant le livre, j’ai eu un vague sentiment de « tout ça pour ça ». Houellebecq met le doigt sur un problème qui n’a pas de solution, celui des exclus de la jouissance : à part si on invente le principe de la charité sexuelle obligatoire, je ne vois pas bien où aller. En fait, j’ai surtout eu l’impression d’un mec qui en voulait aux femmes, et cela m’a mise mal à l’aise.

Donc, j’ai lu Houellebecq. Et je suis toujours aussi perplexe.

Extension du domaine de la lutte
Michel HOUELLEBECQ
Maurice Nadeau, 1994 (J’ai Lu, 1997)

16 réflexions sur “Extension du domaine de la lutte, de Michel Houellebecq

  1. Je n’ai rien lu de lui pour à peu près les mêmes raisons, je l’ai croisé à Toulouse et je suis encore plus perplexe sur le personnage

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  2. Là où tu n’as clairement pas tort du tout, c’est en ce qui concerne son rapport aux femmes qui me gêne moi aussi beaucoup (dans Soumission, le dernier, j’ai trouvé sa misogynie encore plus marquée et repoussante que d’habitude – mais c’est peut-être juste parce que je fais plus attention à ce genre de choses maintenant.
    Mais après, oui il y a « quelque chose ». Plus dans les romans des années 2000 (l’excellent La Carte et le territoire et la Possibilité d’une île) que dans ceux des années 90. Tout de même rien à voir, à mon avis, avec un abruti de la trempe de Yann Moix.

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  3. Ce livre était ma première lecture de cet auteur. J’ai abandonné ce roman… Tellement ennuyeux, je n’ai pas accroché. Je lui ai donné une deuxième chance avec Plateforme qui, pour le coup, s’est révélé être une très bonne lecture. Je tenterai probablement La carte et le territoire… Mais je reste toujours très perplexe face à cet auteur…

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  4. A mon avis, Extension du domaine de la lutte est un des meilleurs livres de Houellebecq, avec La carte et le territoire …
    Je n’ai pas lu le dernier car il surfe trop sur la provocation à l’encontre des féministes, ce qui est un des tics de cet écrivain.

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  5. J’ai eu le même sentiment avec son dernier. Il a quelque chose, c’est sûr, une plume, une analyse très fine de la société, mais sa neutralité narrative me gêne. Et il a vraiment un gros problème avec les femmes. Soumission est insupportable de ce point de vue là.

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  6. Ah moi j’aime le côté dépouillé des intrigues de Houllebecq et la banalité saisissante de ses personnages ! Mais c’est vrai que du tout l’ensemble est parfois un peu aride…
    As tu lu La Possibilité d’une Île ? Il a injecté a son style habituel une dose de fantastique (anticipation pour être précise) qui relève le tout ! C’est son meilleur a mes yeux !

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  7. Pingback: Rester vivant de Michel Houellebecq, au Palais de Tokyo | Cultur'elle

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