Elle lit des romans

L’incroyable histoire de Wheeler Burden, de Selden Edwards

Wheeler BurdenCe fut une époque de splendeur trompeuse, scandait Haze d’un ton énigmatique, où un mode de vie exquis vacillait au bord de l’abîme, totalement aveugle à l’imminence de son extinction. Mais quelle splendeur !

Tout ce qui est paradoxes temporels, chemins qui bifurquent, réalités alternatives me passionne. Aussi, je ne pouvais pas passer à côté de ce roman, qui propose une variation assez étonnante sur le paradoxe du grand-père…

Un beau matin, Wheeler Burden, ancienne star du rock des années 70, se retrouve à arpenter le Ring viennois… en 1897 — un lieu et une époque que, fort heureusement, il connaît bien, grâce à l’un de ses professeurs, mais enfin tout de même, c’est inexplicable, d’autant qu’il y fait des rencontres étonnantes.

Il y a deux manières de considérer le voyage dans le temps (en prenant comme principe que cela existe, évidemment) : soit on peut changer le passé, avec tous les risques que cela engendre car le moindre changement que vous provoquez peut avoir des répercussions graves sur votre propre existence future, voire tout simplement la mettre en péril : si vous tuez votre grand-père, vous ne naîtrez pas ; mais cela mène évidemment à un paradoxe : si vous ne naissez pas, qui tuera votre grand père ? Personne, et du coup vous naîtrez, et ainsi de suite, jusqu’à l’aporie. D’où l’autre manière de considérer les choses : ne peut arriver dans le passé que ce qui est déjà arrivé, autrement dit si vous retournez dans le passé et provoquez des événements, c’est qu’un autre vous futur est déjà allé dans le passé provoquer ces mêmes événements : c’est une boucle infinie (c’est ce principe qu’a adopté J. K. Rowling pour le retourneur de temps).

Bref, ce roman, de manière magistrale, interroge ces deux possibilités : peut-on changer le passé et, au hasard, tordre le cou à Hitler encore enfant, ou le temps n’est-il qu’une éternelle boucle identique ? Evidemment, cela est vertigineux, d’autant plus que le lieu et le temps choisis sont proprement fascinants en eux-mêmes : la Vienne fin-de-siècle, coeur de l’Europe intellectuelle et artistique, foyer d’un monde en pleine mutation au croisement de l’histoire du monde, de l’histoire de la pensée, de l’histoire de l’art et de l’histoire de la sexualité : l’un des personnages principaux se trouve du coup être Freud lui-même, aux prises avec les inhibitions d’une société moralisatrice et puritaine et les dégâts qu’elles causent. Nourri de mythe, le roman met aussi en tension Eros et Thanatos, Dyonisos et Apollon, la liberté et l’oppression, notamment  à travers le personnage de Weezie.

Si les ficelles sont parfois un peu grosses et le début un peu lent à cause des nombreux allers-retours temporels qui mettent les choses en place et cassent un peu le rythme, j’ai été totalement subjuguée par ce roman parfaitement maîtrisé : c’est le premier de l’auteur, qui a mis 30 ans à l’écrire (d’où sa richesse), et c’est une vraie réussite !

L’incroyable histoire de Wheeler Burden
Selden EDWARDS
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Hubert Tézenas
Cherche-Midi, 2014 (10/18, 2015)

(12 commentaires)

  1. Marrant, ce serait le troisième bouquin où on voudrait faire un sort à Hitler avant qu’il ne devienne nuisible… ^_^Mais les voyages dans le temps, j’aime!

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  2. Pourquoi faut-il encore parler d’Hitler dès qu’il s’agit de réécrire l’histoire ? Ma dernière lecture sur le sujet m’a indisposée, alors je risque de passer mon tour sur ce titre, malgré l’atmosphère viennoise toujours tentante.

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