Romans

Le livre des illusions, de Paul Auster

Livre des illusionsTout le monde le croyait mort. Quand mon livre consacré à ses films a été publié en 1988, il y avait près de soixante ans qu’on n’avait plus entendu parler d’Hector Mann. A part une poignée d’historiens et d’amoureux du cinéma primitif, peu de gens semblaient savoir qu’il avait existé. Double or Nothing (Quitte ou double), la dernière de des douze comédies brèves qu’il avait réalisées à la fin de l’époque du muet, est sorti le 23 novembre 1928. Deux mois plus tard, sans un au revoir à aucun de ses amis ou associés, sans laisser une lettre ni informer qui que ce fût de ses projets, il a quitté la maison qu’il louait North Orange Drive et nul ne l’a jamais revu. 

Ce n’est pas que je vire monomaniaque, mais pas loin. Disons que depuis que je l’avais acheté au salon du livre, ce roman me narguait sur ma PAL, donc, tout naturellement, sachant que je suis une faible femme facile à faire céder, j’ai fini par craquer et lui faire griller, à lui aussi, toute la file d’attente.

David Zimmer, le narrateur, est professeur de littérature comparée. Après la mort tragique de sa femme et de ses deux fils dans un accident d’avion, il sombre dans une profonde dépression, et, suite à de merveilleux hasards, s’attelle à la rédaction d’un livre sur une vedette du cinéma muet supposé disparu, Hector Mann. Mais quelque temps après la parution du livre, il reçoit une lettre l’invitant à rencontrer Mann…

Paul Auster est un génie, et je vais me mettre à manifester activement pour qu’on lui donne le prix Nobel : encore une fois, avec ce roman, il m’a totalement cueillie avec sa maîtrise parfaite de la narration, mais surtout par le brouillage incessant de la référentialité. Le héros, c’est David Zimmer, mais c’est aussi Hector Mann, personnage picaresque, véritable mystificateur et metteur en scène y compris de sa propre existence, mais que l’on ne « voit » finalement, comme David, que cinq minutes : il nous est accessible seulement à travers ses films (voués à la destruction) et à un récit biographique. On retrouve les thèmes austeriens par excellence : l’identité, le hasard et les coïncidences, la création. Et sur ce dernier point, il fait très fort. Sur le plan symbolique déjà, avec le fil rouge que constituent les Mémoires d’Outre-Tombe et qui permettent un regard différent sur l’acte de créer. Mais c’est surtout sur le plan narratif que la virtuosité créatrice de l’auteur se déploie. Dans la première partie, il parvient à produire tout un appareil critique sur une filmographie qui n’existe pas (tout comme le fait Siri Hustvedt dans Un monde flamboyant avec des oeuvres d’art), et j’avoue un goût immodéré pour ces œuvres qui n’existent qu’à titre virtuel et dont Auster parsème son oeuvre romanesque ; dans la deuxième partie, l’effet est encore renforcé : il décrit plan par plan un film supposé avoir été tourné par Hector Mann après sa « disparition », et qui s’intitule La Vie intérieure de Martin Frost. Même procédé ? En partie oui, puisqu’il nous décrit un film qui n’existe pas au moment ou il écrit le roman, mais que Paul Auster lui même a réalisé quelques années plus tard (en 2007)(qui n’est a priori pas la réussite cinématographique du siècle, on en reparle si j’arrive à mettre la main dessus). De la même manière, Martin Frost est l’auteur d’un roman intitulé Voyages dans le scriptorium, titre qui vous dit peut-être quelque chose dans la bibliographie d’Auster, mais qu’il n’a publié que cinq ans après celui-là !

Bref, ce que j’aime dans les romans de Paul Auster, et qui fait que je les lis toujours avec beaucoup de plaisir et d’intérêt, c’est que ce sont toujours des œuvres complexes et vertigineuses. Celui-ci ne fait pas exception (certains le considèrent même comme son meilleur ; pour ma part, je ne saurais choisir), et je le conseille absolument !

Le livre des illusions
Paul AUSTER
Traduit de l’américain par Christine Le Boeuf
Actes Sud, 2002

11 réflexions sur “Le livre des illusions, de Paul Auster

  1. Je finirai par craquer à vous lire. Quand on aime un auteur, il se peut que l’amour soit contagieux pour les autres même s’il l’est en tout cas et d’abord pour soi-même. Mes attirances vont ailleurs mais j’aime votre enthousiasme délirant, pas bête du tout et très intéressant. Le véritable amour, quoi !

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  2. Vertigineux, c’est le mot! Il me semble avoir lu la majeure partie de son oeuvre;..et suis à deux doigts de relire!

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  3. Paul Auster fait aussi un gros dodo dans ma PAL, à ce point là, c’est même de l’hibernation. Faudrait que je fasse quelque chose, et déjà, ne pas mettre 3 semaines à lire un livre….

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