Romans

Échapper, de Lionel Duroy

EchapperBien sûr ! Mais c’est ce que nous faisons en écrivant, non ? Transformer la réalité en une création artificielle, avec une esthétique, une poésie, une musique — à l’intérieur de laquelle nous trouvons notre place. Pourquoi écririons-nous, sinon ? Pourquoi écririons-nous si la vie réelle nous satisfaisait ? La vie réelle est affreusement contrariante, Curtis, vous le savez bien, elle ne serait pas supportable sans les livres, ceux que nous lisons et ceux que nous écrivons.

Dans son passionnant essai Le Voyage, le monde, la bibliothèque, Christine Montalbetti appelle « complexe de Victor Bérard » cette maladie littéraire qui consiste, en traversant des lieux réels, à « reconnaître des lieux de passage des héros de la fiction ». Elle porte le nom de Victor Bérard, qui avait entrepris un voyage qui lui permettrait de photographier les lieux de L’Odyssée.

C’est de cette maladie que semble atteint Augustin, le personnage narrateur de ce roman : double de l’auteur, il est écrivain, publie de l’autofiction, et aime tellement le roman La leçon d’allemand de Sigfried Lenz qu’il entreprend de retrouver le village où vivent les personnages et les traces du peintre ayant inspiré le personnage principal : Emil Nolde.

Livre d’écrivain et de lecteur, Échapper  s’attache au fil des pages à brouiller les frontières entre la fiction et le réel, et ce à plusieurs niveaux, créant une sorte de vertige référentiel à la fois stupéfiant et jouissif. Le roman est dédié à Sigfried Lenz, mais aussi à une certaine « Hélène ». Mais Hélène, c’est le nom que Duroy donne à sa femme (aujourd’hui son ex-femme) dans certains de ces romans ; dans celui-ci comme dans Vertigesc’est Esther. Avant même d’entrer dans le roman, nous sommes donc en plein brouillage référentiel, et nous n’en sortirons pas, ne serait-ce que parce que le narrateur, Augustin, double de Duroy, écrit lui aussi de l’autofiction. Son projet lui-même est curieux : il veut écrire la suite du roman de Lenz, mais surtout, il veut vivre dans les lieux du roman, finalement vivre dans le roman. Le problème c’est que ce lieu n’existe pas, en tout cas n’est pas donné de manière transparente, et Augustin doit mener toute une enquête pour en trouver les traces, à travers Emil Nolde, le peintre qui a inspiré Lenz. Mais là encore, Augustin ne peut que constater les écarts entre le personnage de fiction et le personnage réel.

Est-il déçu ? Non, parce que, magie de la sérendipité, il finit par trouver ce qu’il n’était pas vraiment venu chercher, ou en tout cas pas consciemment : lui-même. Et, surtout, l’apaisement qui lui permettra de tourner la page Esther et écrire un nouveau chapitre de sa vie. Car c’est aussi un roman sur l’amour, sur le désir, très triste et très touchant, dans lequel Augustin parvient à faire ce qu’il n’avait pas réussi auparavant : se débarrasser du fantôme de son ex-femme. Elle est toujours là, envahissante, car au voyage que fait Augustin dans ce roman se superpose celui qu’il avait fait dans les mêmes lieux avec elle lorsqu’ils étaient mariés. Mais elle est mise à distance.

Brouillage référentiel jusqu’au bout. La coïncidence finale est trop romanesque pour être vraie, et en même temps on se dit que c’est tellement exagéré que cela ne peut qu’être vrai. Réel ? Fiction ? On ne sait jamais.

Un très beau roman, très réussi, rempli de magnifiques pages sur l’écriture, la lecture, le désir. A conseiller sans modération !

Échapper
Lionel DUROY
Julliard, 2015

17 réflexions sur “Échapper, de Lionel Duroy

  1. Et voilà comment ma liste s’allonge!!! Mon ministre des finances et celui de la gestion des espaces de la maison ne te remercient pas… Moi par contre!;)

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  2. Ta critique donne très envie de plonger dans ce roman! Je le note dans un coin et à mon prochain passage à la bibliothèque, je vais essayer de le récupérer. Ce sera l’occasion de découvrir un auteur.

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