Essais

La Hache et le violon. Sur le métier de critique, de Frédéric Ferney

La hache et le violonLa critique littéraire est un objet où il entre plus de passion que de science et plus de ressentiment que d’amour. De la théorie (un peu), du combat, du plaisir. Bien avant Balzac, le sujet appelle la satire ou l’esquisse plutôt que l’investigation. On ne trouvera pas dans les pages qui suivent de courbes ni de graphiques savants. Seulement quelques indicateurs de tendances, le livre étant aussi une industrie — le chiffre d’affaires annuel de l’édition française, soit 2,8 milliards d’euros en 2011, est un peu inférieur à celui de la lingerie féminine cumulé avec celui des ventes d’aspirateurs.

Encore un livre sur la vie du lettré, me direz-vous. Oui, mais on ne s’en lasse pas (enfin moi, en tout cas, je ne m’en lasse pas). Cette fois, le lettré, c’est le critique, dont nous avions déjà abordé le quotidien semé d’embûches avec Arnaud Viviant. Ici, pas de « je » : c’est un essai que nous avons entre les mains, un essai qui tire ses origines d’un rapport pour le CNL sur la critique littéraire (que je n’ai pas trouvé en ligne) et auquel l’auteur ajoute quelques considérations moins formatées académiquement parlant.

Sans vouloir écrire le livre noir de la critique littéraire, Frédéric Ferney se livre néanmoins ici à un état des lieux, qui se veut objectif et sans trop de concessions, de la critique littéraire en France. En dix chapitres relativement courts, il fait le tour des questions essentielles : l’idéologie du déclin, les vrais chiffres de l’industrie du livre, la mort de la littérature, la situation de la critique, la critique radio-télévisée, la critique de la critique, le web (et c’était évidemment ce chapitre qui m’intéressait le plus, nous y reviendrons), la lecture comme métier, la critique comme art de la guerre (et de l’assassinat), le remord et la joie du critique… Suivent un post-scriptum sur l’écriture de soi, et une annexe sur les grands maîtres.

Critiquer un ouvrage qui critique la critique, c’est vertigineux ! Comme disait Montaigne, finalement, nous ne faisons que nous entregloser. Et c’est passionnant. En tout cas, avec cet essai, Frédéric Ferney réussit son coup : jamais ennuyeux (c’est le risque avec ce genre de sujets), il se montre au contraire vif, mordant, drôle, souvent ironique, jamais pontifiant ni donneur de leçon. Car le grand mérite de cet ouvrage, c’est de proposer des pistes de réflexion intéressantes et stimulantes, parfois divertissantes, de poser des questions, de mettre en place les enjeux des débats et les différentes thèses en présence, mais finalement, il laisse le lecteur se faire sa propre idée, et le lecteur lui en sait gré.

Alors je ne vais bien évidemment pas vous résumer toutes les querelles qui animent la vie littéraire (la querelle étant de toute façon à la base de la vie littéraire), vous n’avez qu’à lire, je le répète, c’est très intéressant pour quiconque s’intéresse à la question. Je dirai juste deux mots du chapitre sur le web, qui est très intéressant et plutôt objectif dans l’ensemble. Néanmoins, j’ai bondi en lisant ceci (attention, accrochez-vous) : « Je n’accorde aucun crédit aux blogs, résume une autre journaliste. C’est l’espace de ceux qui rêvent d’écrire un roman et qui n’y parviennent pas. Élogieux ou méchants, le style plafonne, le raisonnement est à pleurer. Mais c’est valable pour le prétendu « journalisme » dont se réclame Internet. Journaliste, critique littéraire, c’est un métier. » Vous sentez le fiel et la frustration ? Ce qui m’amuse, c’est que l’éminente journaliste en question souhaite apparemment rester anonyme (quel courage !) mais que je ne crois pas me tromper concernant son identité (je ne citerai pas de nom, mais certains d’entre vous savent à qui je pense). Et ce qui m’amuse doublement, c’est que la plupart de ses articles sont d’un vide abyssal et par pure charité je ne dirai rien concernant l’écriture romanesque, mais enfin, bref. Pour tout dire, dans cette phrase, on dirait que c’est d’elle qu’elle parle.

Bon et puis, tant que j’y suis dans les choses pas gentilles, je signale une erreur (mais n’oublions pas, errare humanum est ) : l’auteur fait dire à Oscar Wilde que le moment le plus douloureux de sa vie avait été la mort de Lucien de Rubempré dans les Illusions Perdues de Balzac. J’étais très étonnée : je connais effectivement cette réflexion de Wilde et Proust s’y intéresse dans Contre Sainte-Beuve ; c’est d’ailleurs un sujet de dissertation assez classique. Mon étonnement venait de la référence à Illusions Perdues, attendu que Rubempré meurt dans Splendeurs et misères des courtisanes, et de fait, l’erreur de vient pas de Wilde (ce qui m’étonnait : Wilde is God). Bon, c’est un détail, et comme souvent je chipote, mais tout de même, ça m’a un peu chiffonnée.

Ceci dit, cela reste un ouvrage sérieux, de haute teneur intellectuelle tout en restant accessible, qui ouvre des pistes de réflexion intéressantes sur l’avenir de la critique littéraire, et qui ne peut qu’interpeller ceux que la vie littéraire intéresse.

La hache et le violon. Sur le métier de critique
Frédéric FERNEY
Editions François Bourin, 2014

11 réflexions sur “La Hache et le violon. Sur le métier de critique, de Frédéric Ferney

  1. J’aime beaucoup F. Ferney, alors je note ce livre ! Ce qui y est dit sur les blogs ne me surprend pas et n’est pas tout à fait faux non plus, soyons réalistes, quand on considère tous les blogs qui se revendiquent « littéraires »… Cela ne nous concerne pas, il va sans dire ! 😆

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    • Je suis d’accord, mais justement, il faudrait aussi faire la part des choses, ce que Ferney fait et d’autres avec lui, mais pas cette « journaliste », et si c’est bien qui je pense, c’est à mourir de rire !

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  2. Il a pas faux sur les blogs ^^ La critique est une chose difficile et subjective ! J’avoue être très dure parfois, et manquer de tolérance envers certains écrivains qui se voient plus beau qu’ils ne sont.. J’ai plus d’indulgence pour les auteurs de chick litt qui ne cherchent pas à flouer le lecteur, que pour ces écrivains qui ont l’ambition d’un Balzac et feraient mieux de prendre des leçons de Guy des Cars. mais bon, encore une fois c’est subjectif.

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  3. ça va, j’étais assise donc je ne suis pas tombée de ma chaise. Elle est mal dans sa peau la journaliste ? Et puis on ne l’oblige pas à lire des critiques sur des blogs. Bref.
    Intéressant en tout cas. Tentant.

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