Elle lit des romans

L’Éternel, de Joann Sfar

L'EternelSes doigts rencontrèrent la surface froide d’un miroir tacheté de brun et il se mit à pleurer. Chaque larme, gorgée de sang frais, ajoutait à son maquillage d’enfer. Sa nouvelle tête ne lui revenait pas. Par un singulier réflexe volontaire, il parvint à ne la plus voir. A la place de la goule moitié chat moitié requin, il ne distingua plus que du vide. A ses yeux, Ionas n’avait plus d’image.

J’ai dit l’autre jour que j’aimais énormément l’univers de Joann Sfar. Lorsque ce roman était paru l’an dernier, je l’avais donc évidemment noté dans mes envies, d’autant que l’auteur était passé à la Grande Librairie et que, comme on le sait, cette émission est la pourvoyeuse officielle de mes tentations. Mais le temps est passé et et et bien, je ne l’avais toujours pas lu. Fort heureusement, sa sortie en poche m’a permis de combler ce manque.

Quelque part en Russie, en 1917, Ionas, un cosaque violoniste juif et romantique, est tué lors d’un assaut des Uhlans. Mais, parce qu’il a encore des choses à faire et qu’il a le coeur brisé, il renaît sous forme de vampire.

Si un jour Woody Allen devait créer un personnage de vampire, ce serait Ionas, attachant (et pour tout dire assez collant), amoureux, mais surtout obsédé par le judaïsme et névrosé, si bien qu’il finit, après un long périple dans le temps et l’espace et quelques tentatives de suicide totalement loupées, chez une psychanalyste elle-même un peu zinzin. Cela donne un roman tout à fait loufoque et iconoclaste, burlesque et tendre, qui prend parfois l’allure d’une fable où il est question de libre-arbitre et de mémoire, et où le travail psychanalytique, tout comme l’écriture (car Ionas est un vampire littéraire), vise à faire remonter à la surface les souvenirs effacés par le déni. Ceux du vampire, mais aussi ceux de l’Histoire. C’est, surtout, une oeuvre traversée par la chair, le sang, et le séculaire couple eros et thanatos, quelque chose qui a trait au romantisme noir et où l’on croise du reste Lovecraft, mais en totalement déjanté.

C’est, vraiment, un roman réjouissant, que j’ai pris un plaisir indicible à lire, de par sa drôlerie mais aussi de par sa richesse : tissé de symboles et de références plus ou moins subtiles, nourri de mythes et de légendes, il nous en dit beaucoup sur le monde d’aujourd’hui et sur notre condition humaine. Ce n’est pas, simplement, une histoire de vampire, c’est beaucoup plus et beaucoup mieux. A lire, donc, sans attendre !

L’Éternel
Joann SFAR
Albin Michel, 2013 (Livre de poche, 2014)

13 comments on “L’Éternel, de Joann Sfar

  1. Bernieshoot

    J’avais vu également cette émission,
    la grande librairie, impossible de rater un tel joyau

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  2. C’était un peu trop loufoque pour moi.

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  3. Oh, nous avons la même lecture aujourd’hui 🙂

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  4. Je le mets de côté, l’univers de Sfar me plaît aussi.

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  5. biblioflo

    Encore un point commun, je ne rate jamais la grande librairie depuis la première, et j adore Francois Busnel!!!

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  6. Ce livre m’a laissée de marbre. J’ai aussi lu le roman « jeunesse » de Sfar qui m’a carrément agacée. Décidément, je n’adhère pas du tout à cet univers romanesque…

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