Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, de Patrick Modiano

Pour que tu ne te perdes pas dans le quartierLa seule chose qui l’avait préoccupé après la perte du carnet c’était d’y avoir mentionné son nom à lui, et son adresse. Bien sûr, il pouvait ne pas donner suite et laisser cet individu attendre vainement au 42, rue de l’Arcade. Mais alors, il resterait toujours quelque chose en suspens, une menace. Il avait souvent rêvé, au creux de certains après-midi de solitude, que le téléphone sonnerait et qu’une voix douce lui donnerait rendez-vous. Il se rappelait le titre d’un roman qu’il avait lu : Le Temps des rencontres. Peut-être ce temps-là n’était-il pas encore fini pour lui. Mais la voix de tout à l’heure ne lui inspirait pas confiance. A la fois molle et menaçante, cette voix. Oui.

Cet été, à Londres, j’avais lu Quartier Perduet j’ai trouvé très amusante, lorsque le dernier roman de Modiano est paru, la proximité des deux titres. Ravie que l’auteur ait retrouvé son plan de Paris, je ne pouvais qu’avoir envie de le lire : la coïncidence était trop croquignolette pour ne pas être un signe (de quoi, le mystère reste entier). Il était donc sur ma liste de lecture, mais je dois avouer que l’attribution du Prix Nobel à notre écrivain a quelque peu accéléré ma lecture.

Tout commence par un coup de téléphone : Jean Daragane, écrivain de son état, a perdu il y a quelque temps son carnet d’adresse, ce qui n’est d’ailleurs pas grave vu qu’il n’appelait plus les gens dont le numéro était consigné. Mais l’homme qui l’a retrouvé est assez insistant, et tient absolument à le lui rendre en main propre. Pas par altruisme : un des noms du carnet a attiré son attention, et il voudrait en savoir plus…

C’est un début de polar que nous avons là, et pendant quelques pages, on pourrait y croire. Mais nous sommes chez Modiano, et l’apparence ne fait pas l’essence. Si enquête il y a bien, elle est intime : elle ne vise pas à trouver un quelconque meurtrier, mais le passé et la mémoire, qui s’échappent toujours, « comme des bulles de savon ou des lambeaux d’un rêve qui se volatilisent au réveil ». Les couches temporelles se superposent, on s’y perd parfois, et à mesure que le personnage déambule dans Paris, le passé qu’il croyait enfoui resurgit soudainement, les fantômes réapparaissent, redonnant vie à ce que l’on avait oublié, volontairement ou non. Les preuves s’accumulent : dossiers, photos, témoignages. Le souvenir passe par le travail de l’écriture, comme des bouteilles à la mer. Les lieux. Paris se déploie sous nos yeux. Il y aurait tout un travail géocritique à faire sur le Paris de Modiano.

Un roman court, où l’on aime se perdre, et que je comparerais à une allumeuse, car nombre de fils narratifs restent en suspens : bien vite, le narrateur délaisse le présent pour le passé. Mais ce qu’il nous donne, sans aucun doute, est plus riche que ce qu’il nous refuse. Une petite musique que l’on reconnaît de roman en roman, une nouvelle variation sur la mémoire et l’oubli !

Lu par Jérôme, Noukette

Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier
Patrick MODIANO
Gallimard, 2014

challengerl201425/30
By Herisson

Edit : heureusement que Galéa est attentive et m’a signalé mon lapsus dans le titre (j’avais écrit Pour que tu ne ME perdes pas dans le quartier). Lapsus très modianesque, on va dire…

29 réponses sur « Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, de Patrick Modiano »

  1. lilamango

    Joli billet! A mon tour, bientôt, je compte faire cette nouvelle promenade dans le Paris et les souvenirs de Modiano. Difficile de résumer ses romans. C’est toujours pareil mais toujours différent. Pour moi, pas de problème, avec lui,le plaisir de lecture est toujours là!

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      1. Guy

        voilà ! C’est un tout petit livre de 145 pages !
        Alors pour faire court.. pour quelqu’un ( Daragane ) qui prétend et se justifie au départ ne pas avoir de mémoire je dirai qu’il cache un peu trop son jeu !
        L’enchaînement au long des pages d’une foultitude de noms ne crée pas l’intérêt de ce roman ; donc on trouve ( ou pas ) de l’intérêt dans la rapidité et la brieveté du texte ,sa constante interrogation du passé et aussi dans le fait de boucler l’histoire à la derniere page ! Ca manque un peu d’amour à mon gout et la pudeur n’en éxplique pas l’absence.
        Tout de même c’est un superbe style cet auteur , une force d’écriture et j’aimerai bien savoir quel est le meilleur plan chez lui !
        Cordialement
        Guy

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  2. sous les galets

    Je suis d’accord avec toi, c’est un faux polar, avec de fausses pistes et aucun dénouement (tu as raison, il y a un côté allumeuse), sauf que je crois qu’il est assez peu accessible à ceux qui connaissent mal Modiano, parce que je pense qu’il est surtout la petite pièce du puzzle qui fait référence à tous ses autres opus….Je reconnais que je manque d’objectivité, mais je pense qu’il ne plaira pas à tout le monde et qu’il risque de brouiller la légitimité du Nobel de Modiano.
    C’est dit.
    Une bonne soirée à toi (si nous avons Modiano en commun, c’est déjà beaucoup)

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  3. Géraldine

    Je n’a jamais lu Modiano, même si j’ai un bouquin de lui dans ma PAL. Alors oui, le nobel….Mais quan JMLC a eu le nobel, je me suis précipitée pour acheter un de ses romans, toujours pas lu non plus ! Bref, j’ai du retard en nobel !

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