Elle lit des essais

Le discours pornographique, de Marie-Anne Paveau

discours pornographiqueIl est vrai que la pornographie reste encore, malgré la libéralisation des moeurs qu’a connue le XXe siècle et surtout la diffusion, et donc la connaissance du matériel pornographique dans la société grâce à l’internet notamment, un domaine obscur, sulfureux et condamné.

En ce premier mardi du mois, plutôt que de lire un texte pornographique, lisons donc un texte sur la pornographie.

Dans cet essai, qui s’inscrit dans le courant des porn studies, elles-mêmes issues des cultural sudies, et donc encore à l’état embryonnaire en France, Marie-Anne Paveau s’attache à analyser d’un point de vue linguistique le discours pornographique, défini a minima comme la représentation explicite de la sexualité dans le but de déclencher l’excitations, et se demande ce que nous dit la pornographie. Son analyse se fait en cinq parties. Dans la première, elle cherche d’abord à définir son objet : la pornographie, ce n’est pas le sexe en lui-même, ce n’est pas non plus l’obscène. Par contre, elle considère que l’érotisme n’est finalement que le versant culturellement acceptable du porno, mais qu’il n’y a pas de véritable différence, affirmation avec laquelle je ne suis pas du tout d’accord, j’y reviendrai. Elle s’intéresse également, dans ce chapitre, à la représentation de la pornographie. Ensuite, elle étudie les mots du discours pornographique, avant de se pencher, dans la partie suivante, sur le fonctionnement du dispositif pornographique, sur le plan narratif (il n’y a pas de scène de rencontre dans le porno, le contact est au contraire immédiat (le plombier sonne et hop, galipettes sur la machine à laver) ;  de même, il n’y a pas réellement de schéma narratif, mais plutôt une suite de scènes, inscrites dans un dispositif itératif, où la dimension visuelle est particulièrement importante, de même que les dialogues), énonciatif (récit à la première personne ou voyeur) et discursif (la crudité du vocabulaire). La quatrième partie est consacrée à la « technopornographie », avec les livres numériques, les blogs, les objets et la virtualisation du porno. Enfin, elle termine sur la dimension politique de la pornographie.

J’ai beaucoup apprécié cet essai, extrêmement clair et bien écrit, presque pédagogique (j’ai toujours eu un peu de mal avec la linguistique), et surtout passionnant : j’ai appris beaucoup de choses, notamment sur le plan du vocabulaire (même si le vocabulaire en question n’est pas forcément des plus utiles au quotidien). J’ai apprécié aussi le positionnement scientifique de l’auteure, qui arrive parfaitement à rester neutre, ce qui est assez difficile avec un tel sujet souvent phagocyté par les idéologies moralisatrices, qu’elles viennent de la religion ou du féminisme intégriste (j’avoue avoir été assez atterrée par certains discours reproduits dans le dernier chapitre…).

Néanmoins, il faut quand même que je revienne sur cette question érotisme/pornographie. Alors certes, la frontière est assez poreuse, pas évidente à tracer, mais ce n’est pas une raison pour l’éliminer. Selon moi d’ailleurs, sa contradiction est inscrite au coeur même de cet essai, car en reprenant les analyses expliquant comment fonctionne le discours pornographique, il n’est pas difficile à mon avis de montrer que le discours érotique fonctionne autrement. Alors je suis d’accord pour dire que les deux ont en commun de représenter explicitement la sexualité ; mais, si la pornographie le fait dans un but unique d’excitation, selon moi ce n’est pas l’unique but de l’érotisme, souvent plus complexe (voir mon interview de Vina Jackson). D’autre part, le discours lui-même ne fonctionne pas de la même manière, en tout cas sur le plan narratif (il y a bien, souvent, un schéma narratif canonique dans l’érotisme) sur les plans énonciatifs (et encore, il y a de très bons textes à la troisième personne) et discursifs (même si personnellement je préfère éviter l’emploi de certains termes) c’est effectivement assez semblable). Evidemment, ça c’est sur le plan théorique : en pratique, il est parfois difficile de trancher (Sade par exemple m’interroge beaucoup, car ses textes fonctionnent de manière assez hybride). Mais tout de même.

Mais bon, ce point mis à part, je conseille vivement ce stimulant essai, qui a le mérite de s’intéresser à un sujet que l’on a l’habitude de considérer comme illégitime, et qui pourtant est intéressant à creuser.

Le discours pornographique
Marie-Anne PAVEAU
La Musardine, 2014

Mardi-c-est-permisBy Stephie

10 comments on “Le discours pornographique, de Marie-Anne Paveau

  1. Intéressant car si il y a beaucoup de définitions du porno (le net et sa profusion), il y en a moins de la pornographie quand on en parle plus sérieusement. Et si ensuite l’auteur ose le choix des limites, des frontières, je deviens curieux car chacune, chacun se donne le schéma de ce qui est son intime, donc son propre érotisme, avec des valeurs morales et sensuelles, plus encore celles du cran supérieur, plus charnellement engagé.

    Merci pour votre curiosité littéraire.

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  2. Merci pour cette intéressante découverte ! Je partage l’avis sur l’érotisme (y compris pour l’emploi de certains termes) et y voit une source infinie de déclinaisons du sentiment amoureux… et de la sexualité.

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  3. Pas évident de trouver un schéma narratif dans le porno, c’est un fait 😉

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  4. Ouhal, un essai sur la pornographie, carrément…? Pas sûre que ce soit mon truc ça…

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  5. estellecalim

    Peut-être que Marie-Anne reste uniquement sur le plan de l’analyse du discours quand elle dit ça. Mais je n’ai pas lu le livre 😉

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  6. tiens , ç’est le moment de lire ou relire Crash de J.G Ballard !
    On observe dans ce livre un frôlement  » rugueux  » entre le sexe , l’érotisme et la pornographie , chaud le roman.
    Bon , Ballard … c’est spacial ^0^

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