Elle lit des textes biographiques et autobiographiques

Excursions dans la zone intérieure, de Paul Auster

excursions dans la zone intérieureC’était une chose, d’écrire sur ton corps, de cataloguer les multiples coups et plaisirs éprouvés par ton être physique, mais l’exploration de ton esprit à partir de tes souvenirs d’enfants sera sans aucun doute une tâche plus ardue — voire impossible. Pourtant tu te sens obligé de tenter la chose. Non pas parce que tu te considères comme un objet d’étude rare ou exceptionnel, mais précisément parce que ce n’est pas le cas, parce que tu estimes être comme n’importe qui, comme tout le monde.

Après avoir il y a quelques années entrepris son autobiographie sous l’angle de l’argent, puis l’an dernier sous celui du corps, Paul Auster, que je tiens pour l’un des plus grands écrivains contemporains, s’attache, d’une manière à la fois proustienne et montaignienne, à la vie intérieure. Toutes les émotions, les croyances, les joies et les chagrins, les pensées, les lectures de l’enfant, puis de l’adolescent, et enfin du jeune adulte, qui l’ont conduit à être la personne et l’écrivain qu’il est aujourd’hui.

Cette excursion dans la zone intérieure de Paul Auster, lieu fascinant s’il en est, se fait en trois étapes.

Dans la première, « Zone intérieure », il s’intéresse à l’enfant qu’il était, jusqu’à ses douze ans car au-delà il n’était plus un enfant. Il nous livre ses croyances, la naissance de sa conscience de soi en tant qu’individu mais aussi en tant que Juif et en tant qu’Américain, sa passion pour le base-ball. Il nous parle, surtout, de ses lectures et de la naissance, très tôt, de sa vocation à écrire, avec le plaisir, le besoin même, d’exprimer en mots ce qu’il ressent. Paul Auster a d’abord été poète avant d’être romancier, et on voit qu’il a commencé très tôt, de manière naïve ; il porte d’ailleurs un regard très sévères sur ces premières tentatives littéraires, qualifiant un poème sur le printemps de « plus mauvais poème jamais écrit », ce qui est très certainement faux car rien ne pourra jamais être pire que ce que j’ai moi-même écrit lorsque je me suis essayée à ce genre littéraire. Dans ce chapitre, qui n’a pas d’autre ordre que celui des souvenirs épars et de la sensibilité, Paul Auster tour à tour nous touche, nous émeut, nous amuse parfois par la restitution de ses souvenirs enfantins et sa naïveté qui ne peut que nous rappeler la nôtre au même âge.

Dans la deuxième partie, « Deux coups sur la tête », il nous raconte deux tremblements de terre cinématographiques qui l’ont beaucoup marqué. C’est la partie qui m’a le moins passionnée : Auster raconte bien et parvient à nous intéresser à des films qu’on n’a pas vus, mais je n’ai pas trouvé un intérêt immense à cette narration de l’histoire de deux films du début à la fin. J’aurais préféré qu’il développe plus les émotions qu’il a ressenties, et le rôle que ces deux films ont joué dans la construction de son imaginaire.

La troisième partie, « Capsule temporelle », m’a au contraire fascinée. Auster y revient sur la période narrée dans Le Diable par la queue, avant son premier mariage, mais de manière différente. En fait ici, on ne peut qu’admirer la magie du hasard : alors que tout à l’écriture de son texte il se lamentait sur la disparition irrémédiable des traces de son passé, et qu’il regrette de ne pas avoir tenu de journal car il considère l’écriture comme un mouvement allant de l’intérieur à l’extérieur et qu’il ne peut pas écrire sans destinataire, sa première femme le contacte pour lui proposer une copie des lettres qu’il lui a adressées avant leur mariage, et dont elle va faire dont aux archives. Ces lettres sont pour lui un trésor et fonctionnent comme une « capsule temporelle » lui permettant de retrouver l’état d’esprit exact dans lequel il était à cette époque. Le chapitre alterne alors entre ces lettres du passé, retranscrites sans corrections et dont parfois il a honte, et commentaires du présent. On y découvre un Paul Auster profondément mélancolique, solitaire, qui a du mal à décider de ce qu’il veut faire même si l’écriture est bien évidemment toute sa vie, souffrant de la séparation géographique avec celle qu’il aime. Pour autant, certaines lettres ne laissent pas d’étonner, par exemple lorsqu’il lui raconte avoir rencontré une fille avec qui il a fait l’amour jusqu’à l’aube. Du reste, il s’en étonne un peu lui-même…

Enfin, le livre se termine sur un album, qui n’est pas un album personnel, mais des images illustrant ce dont Auster nous parle au long du livre.

J’ai vraiment été enchantée de cette lecture : j’avais été un peu frustrée que, dans Chroniques d’Hiver, Paul Auster ne parle pas plus de l’écriture. Et là, comme s’il m’avait entendue, il traite le sujet à longueur de pages fascinantes qui ne peuvent que susciter la réflexion. En revanche, il ne parle pas du tout de Siri (sa femme, pas le concierge vocal de l’i.phone), ce qui est normal compte tenu de la période de sa vie qu’il évoque ici, mais je ne peux qu’espérer qu’il le fera dans un prochain texte. Moi, des textes autobiographiques de Paul Auster, j’en veux bien encore, je ne m’en lasse pas !

Excursions dans la zone intérieure
Paul AUSTER
Actes Sud, 2014

10 comments on “Excursions dans la zone intérieure, de Paul Auster

  1. Catherine

    J’aime beaucoup cet auteur, meme si je n’ai lu pour l’instant qu’un livre de lui, je sais d’avance que ca va me plaire (disons a un fort pourcentage). Je ne connaissais pas celui ci mais ca me donne envie, merci!

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  2. Je suis plus tentée par celui-ci que par son précédent. Mais je lirai certainement les deux (un jour ou l’autre !).

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  3. C’est lui sur la couv ?

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  4. c’est particulier de chez particulier comme à son habitude? … Tu communiques avec Paul Auster, toi… respect! 🙂

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  5. Camille Koener

    Cêst fini: cela fait très, très, très longtemps que je lis Paul Auster, mais là décidément j’arrête. Il a son lectorat et donc ses rentrées assurées lorsqu’il publie un nouveau livre. Je n’en ferai plus partie. Les événements d’enfance, la recitation de vuex films et l’impression de lettres échangées…no Merci. Mon temps est trop précieux pour ça. Je préfère un classique, ou autre chose en tout cas…un livre.

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