Elle se fait des films

Yves Saint Laurent, de Jalil Lespert

YSL LespertTu veux vivre ou tu veux mourir ? Parce que, si tu veux mourir, moi je ne peux rien faire pour toi.

Il était évident que, passionnée d’histoire de la mode devant l’Éternel (c’est une expression !) et en particulier d’Yves Saint Laurent dont la personnalité à fleur de peau me fascine et me touche, je verrais ce film dès qu’il sortirait en VOD. Ce qui donne d’ailleurs un timing parfait, vu que le second biopic sur Saint Laurent vient de sortir est est présent à Cannes. Mais concentrons-nous sur ce film-là, qui a reçu l’aval de Pierre Bergé.

Paris, 1957. Alors que la guerre fait rage dans son Algérie natale, Yves Saint Laurent est appelé à la mort de Dior à prendre en main la prestigieuse maison de haute couture alors qu’il a à peine 21 ans. Lors de son premier défilé triomphal, il fait la connaissance de Pierre Bergé, une rencontre qui va bouleverser sa vie aussi bien sur le plan amoureux que sur le plan de sa carrière. Les deux hommes s’associent trois ans plus tard pour créer la société Yves Saint Laurent. Mais si Saint Laurent est un génie qui va révolutionner l’histoire de la mode, c’est un génie torturé, qui ne cesse de se détruire et de détruire ceux qu’il aime. L’histoire est racontée du point de vue de Pierre Bergé et de ses Lettres à Yves qui m’avaient tant bouleversée.

C’est résolument un film absolument magnifique que celui-ci, servi par une double performance d’acteur absolument exceptionnelle : Pierre Niney n’incarne pas Yves Saint Laurent, il est Yves Saint Laurent, et certaines scènes donnent tout simplement l’impression d’avoir été sorties des archives tant la silhouette, la démarche, les poses donnent le sentiment de voir surgir un fantôme ; quant à Guillaume Gallienne, il est une nouvelle fois époustouflant, parvenant parfaitement à se glisser dans les costumes d’un Pierre Bergé encore bien vivant.

C’est, donc, une histoire de création, et certaines scènes de défilé sont absolument magnifiques, surtout quand on pense que les robes utilisées ont été sorties des musées pour l’occasion. On aime voir Saint Laurent dessiner, donner vie aux costumes. Mais ce n’est pas un film d’histoire de la mode, et c’est sur la part sombre du génie qu’insiste Jalil Lespert, ainsi que cette histoire d’amour extrêmement touchante avec Bergé. D’un côté, un Saint Laurent inapte au quotidien, perdu dans son monde, cédant aux sirènes de la drogue, de l’alcool et des gigolos. Il y a une véritable dimension christique chez Saint Laurent, celle de l’artiste qui ne peut vivre que dans la création et que ses démons intérieurs finissent par briser. De l’autre côté, on a un Pierre Bergé qui porte tout sur ses épaules, obligé de se colleter le réel que refuse l’artiste, et qui se démène comme un diable pour que l’homme qu’il aime puisse faire ce dont il a un besoin vital, qui accepte tout jusqu’à ne plus en pouvoir. Mais ce n’est pas pour autant une hagiographie de Bergé : il apparaît à l’occasion mesquin, odieux, cruel, et tyrannique bien sûr, puisque c’est ce qu’on lui reproche toujours, mais s’il est tyrannique, c’est bien pour protéger Saint Laurent, et surtout de lui-même.

Je craignais un peu que l’approbation de Bergé pour le film ne conduise le réalisateur à édulcorer certaines choses, et pas du tout : le film est honnête, sans fard, il s’en dégage un vrai parfum de souffre, de scandale et de luxure (qui a choqué quelques néandertaliens qui ont quand même traité le film de « porno gay » — c’est gay, oui, mais enfin porno, je ne vois pas…). Le parti pris est de se concentrer sur certaines années, ce qui conduit à certaines ellipses, et c’est la seule chose que je reprocherai au film : son aspect un peu elliptique sur certains points : si je comprends la relégation à l’arrière-plan du personnage de Karl Lagerfeld pourtant important dans la vie de Saint-Laurent à cette époque (mais on connaît Karl : prompt au procès), je regrette le traitement un peu allusif de certains faits, l’histoire avec Jacques de Basher notamment. J’ai un peu l’impression que si on ne connaît pas au préalable l’histoire de Saint Laurent, on doit se sentir un peu perdu à certains moments.

Je suis très curieuse, en tout cas, de voir quelle recette a préparé Bertrand Bonello à partir des mêmes ingrédients (mais sans l’approbation de Pierre Bergé).

Géraldine elle n’a pas été conquise…

Yves Saint Laurent
Jalil LESPERT
France, 2013

23 comments on “Yves Saint Laurent, de Jalil Lespert

  1. J’ai très très envie de voir ce film, et ta critique me dit qu’il y a urgence maintenant 😉 J’avais été frappé dans la BA par la silhouette de Pierre Niney, qui disparaissait derrière YSL… vraiment hâte ! (j’attends ton opinion sur le second film avec impatience !)

    J'aime

  2. C’est un film qui me tente beaucoup aussi! Et puis, je trouve que Pierre Niney est l’un de ses jeunes acteurs à encourager et, surtout, à surveiller. Très prometteur!

    J'aime

  3. gentlemanw

    SUBLIME hommage à ce génie, à ce duo magique et complexe.

    Avec une interprétation époustouflante, troublante même.

    J'aime

  4. J’ai très envie de le voir celui là… Le milieu de la mode ne m’attire pas des masses mais je trouve YSL très intéressant. Je me rappelle avoir lu de lui un article passionnant dans mon Marie Claire (quand le Marie Claire était encore intéressant ;0) Un vrai personnage !!

    J'aime

  5. J(hésitais à voir ce film (peut être trop de biographies en ce moment) mais ton avis me fait y réfléchir. Comme dorothée, je suis curieuse de lire ton avis sur le 2ème.

    J'aime

  6. fuckyeahizzy

    J’ai très envie de voir ce film depuis un bon moment et ton article, très joliment écrit, me rend encore plus impatiente. Merci pour cet avis constructif.

    J'aime

  7. J’approuve entièrement : ce film magnifie l’amour avec une telle justesse et intensité que j’ai vite oublié les quelques ellipses et faux pas pour ne retenir que ce duo d’acteurs époustoufflant.
    je n’avais pas lu les « lettres à Yves » et je vais m’y plonger !

    J'aime

  8. Bien envie de le voir aussi ce film.

    J'aime

  9. geraldinecoupsdecoeur

    De mon côté, j’aurais préféré que le film ait un plus de fard. Certes, l’interprêtation est magistrale, mais l’ensemble m’a mise mal à l’aise. J’aurais préféré que l’on voit plus de mode et moins de débauche…

    J'aime

  10. Ping : Saint Laurent, de Bertrand Bonello | Cultur'elle

  11. Ping : Coco Chanel et Igor Stravinsky, de Jan Kounen | Cultur'elle

  12. Ping : Yves Saint Laurent 1971 – La collection du scandale, à la fondation Pierre Bergé-Yves Saint Laurent | Cultur'elle

  13. Ping : Un homme idéal, de Yann Gozlan | Cultur'elle

Un petit mot ?

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :