Elle lit Elle lit des romans

Et nos yeux doivent accueillir l’aurore, de Sigrid Nunez

12152813223_2286e7ef37_oje connais son genre. Ces gosses de riche pourries gâtées qui jouent à la révolution, et finissent par tout foutre en l’air et détruire la vie des gens. Ces filles pleines aux as qui craquent pour des pauvres Noirs, s’enorgueillissent de se mettre avec eux, sans se rendre compte que si elles étaient noires, ces mecs ne seraient pas avec elles. Des groupies de ghetto.

Georgette, la narratrice, voit son entrée à l’université de Barnard (Columbia) en 1968 comme une libération : née dans une famille pauvre et illettrée où règne la violence, elle y voit un moyen de fuir le destin familial. C’est là qu’elle fait la connaissance d’Ann, l’enfant choyée d’un riche couple du Connecticut, qui elle aussi souhaite fuir sa famille pour les raisons exactement inverses : Ann a honte d’être blanche, d’être riche, et va rapidement se radicaliser politiquement. Deux femmes, deux destins racontés à travers 25 ans d’histoire américaine…

Le moins que l’on puisse dire est que ce roman ne fait pas dans la facilité : si l’intrigue peut paraître de prime abord assez convenue, le traitement qu’en propose Sigrid Nunez est particulièrement déstabilisant. Si globalement le choix est celui d’un récit rétrospectif à la première personne, le lecteur est rapidement mis face à un bouleversement total de la chronologie : analepses, prolepses, voire paralipses sont constantes, tout comme de multiples digressions, donnant parfois l’impression d’un récit plus analytique et réflexif que véritablement narratif. Au bout du compte, une espèce de patchwork, plusieurs romans en un : les événements ne nous sont pas soumis selon l’ordre dans lequel ils se sont déroulés, mais plutôt selon un ordre thématique. Plus ou moins, en tout cas, afin de mieux montrer ce qui est finalement au coeur du texte : l’Amérique elle-même. Du coup, s’il est complexe, c’est parce que ce roman est d’une grande richesse réflexive, et passionnant d’un point de vue socio-historique : il montre bien, par exemple, les travers de l’activisme politique, et le fait que la gauche radicale est surtout constituée des nantis qui veulent se donner une bonne conscience ; les pauvres, eux, pragmatiques, cherchent avant tout à s’en sortir ; tout ce pan du roman tourne autour du personnage d’Ann, que, je l’avoue, je n’ai pas du tout aimée. J’ai plutôt été intéressée par le personnage de Solange et le versant « hippie », sex drug and Rock n’Roll de cette histoire, avec les Stones, Woodstock, la poétique de l’errance à une époque extravagante où tout semble possible, et des descriptions stupéfiantes de montées d’acide. Et puis, j’ai particulièrement aimé le personnage de Georgette, narratrice attachante et émouvante, pour qui l’écriture, notamment vers la fin, a une grande importance.

Un roman foisonnant, enrichi par l’intertextualité avec Gatsby le magnifique (même si je ne suis pas d’accord avec ce qui en est dit), qui renouvelle les codes du genre et qui, profondément féministe, nous invite à réfléchir à cette question : qu’avons-nous fait de nos idéaux ?

Et nos yeux doivent accueillir l’aurore
Sigrid NUNEZ
Rue Fromentin, 2014

Lu par Daniel

92737225_oBy Val

15 comments on “Et nos yeux doivent accueillir l’aurore, de Sigrid Nunez

  1. J’avais hésité à le le chroniquer. Il n’a l’air pas mal du tout ce livre…

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  2. ça semble vraiment très très bien… Même si j’ai un peu peur que cela soit un peu trop politisé pour moi…

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  3. Assez intéressant!

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  4. Merci pour le lien vers mon billet!
    En effet, c’est un ouvrage foisonnant et intéressant – un sacré roman! Il reste cependant très agréable à lire, en dépit de son caractère foisonnant. Une grande qualité à son actif!

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  5. J’hésite en raison des digressions dont tu parles.

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  6. Je l’avais déjà noté chez Brize ! Il a tout pour me plaire.

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  7. Ca me fait penser, de très loin, à L’Art de la joie, de Goliarda Sapienza, qui m’avait perdue par ses digressions. Mais rien que le titre me plait déjà !

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  8. geraldinecoupsdecoeur

    analepses, prolepses, voire paralipses….Euh, ça veut dire quoi ? lol

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