Elle se promène

La Renaissance et le rêve, au musée du Luxembourg

renaissancePlus l’activité extérieure se relâche, plus l’activité intérieure augmente. (Marcile Ficin)

Le rêve à une importance très grande dans ma vie. Je rêve éveillée, je rêve endormie, beaucoup, et c’est dans ces moments de « vacance de l’âme » que me viennent la plupart de mes idées. Je fais souvent des rêves étranges : par exemple dernièrement, j’ai rêvé que Manuel Valls (qui n’était pas mon épousé) servait des boissons aux invités de mon mariage, dans l’église de Saint-Germain-des-prés. Rêve dont chaque élément est d’une invraisemblance totale, mais qui au final a quelque chose de poétique dans son absurdité. Bref, tout ça pour dire que le phénomène du rêve me fascine, et que j’avais donc depuis bien logtemps cette exposition dans ma ligne de mire. Or, il se trouve (comme le monde est bien fait !) que le rêve est un des deux thèmes actuellement au programme de BTS, et que mes étudiants constituaient donc un prétexte tout trouvé pour aller musarder…

La Renaissance a conféré aux songes une importance extraordinaire. Pour les philosophes, les théologiens, les médecins et les poètes des XVe et XVIe siècles, en rêvant, l’homme s’évade des contraintes de son corps et peut ainsi entrer en relation avec les puissances de l’Au-delà. Cette conception fascine les artistes de la Renaissance, qui sont confrontés en outre à un défi majeur : comment représenter l’irreprésentable ? Le parcours, réunissant près de quatre-vingts œuvres d’artistes illustres de la Renaissance, de Jérôme Bosch à Véronèse, en passant par Dürer ou Le Corrège, conduit naturellement le visiteur de l’endormissement au réveil, traversant rêves, visions et cauchemars.

La première section est consacrée à la nuit. Mère du sommeil et des songes, elle est profondément ambivalente et ouvre un espace et un temps d’inquiétude, voire de terreur ; mais elle apaise aussi et invite au recueillement. Mort et sommeil sont donc frère et soeur : à la fin du XVIe  siècle, Cesare Ripa se souvient de la puissance redoutable que lui conférait l’Antiquité, lorsqu’il la décrit dans son Iconologia comme « une femme vêtue d’un manteau bleu constellé, avec deux grandes ailes déployées dans le dos ; sa carnation est sombre, son front orné d’une couronne de pavots ; dans les bras, elle porte deux enfants endormis, à droite un enfant blanc (le Sommeil), à gauche un enfant noir (la Mort)… ». Hésiode disait de Nyx (l’Obscurité primordiale) qu’elle avait conçu Thanatos (la Mort) ainsi qu’Hypnos (le Sommeil).

 

l'oeuvre qui a inspiré la plupart des créations rassemblées dans cette première salle : la vision de la Nuit qu'a donné Michel-Ange, dans les années 1530-1534, en la sculptant pour le tombeau de Julien de Médicis à Florence. La Nuit veille. Son regard est tourné vers l’intérieur ; ses yeux sont clos, mais fertiles. Car elle n’est pas simple absence de jour ; elle redistribue les formes, appelle d’autres couleurs et crée une autre lumière.
l’oeuvre qui a inspiré la plupart des créations rassemblées dans cette première salle : la vision de la Nuit qu’a donné Michel-Ange, dans les années 1530-1534, en la sculptant pour le tombeau de Julien de Médicis à Florence. La Nuit veille. Son regard est tourné vers l’intérieur ; ses yeux sont clos, mais fertiles. Car elle n’est pas simple absence de jour ; elle redistribue les formes, appelle d’autres couleurs et crée une autre lumière.

 

Francesco del Brina. Allegorie de la Nuit. vers 1575. Fondation Casa Buonarroti.
Francesco del Brina. Allegorie de la Nuit. vers 1575. Fondation Casa Buonarroti.

Les deux sections suivantes orchestrent la « vacance de l’âme » : ce concept élaboré par Marsile Ficin, est une référence à Platon. Dans le Timée, celui-ci écrit que l’inspiration surgit dans les moments de dépossession du sujet, caractérisés par la perte de raison. Précisant et enrichissant cette idée dans sa Théologie platonicienne (1482), Ficin explique qu’il est possible à l’âme, médiatrice entre le corps et le monde, de se libérer temporairement des servitudes de la matière : l’occasion en est fournie, notamment, par le sommeil et par la mélancolie. Détachée plus ou moins complètement du corps, l’âme de certains endormis peut s’élever vers un principe supérieur et divin ; elle accède à l’état prophétique, de même qu’à l’inspiration poétique. Cette conception du sommeil n’est certes pas la seule admise au XVIe siècle, mais elle a influencé nombre d’artistes ; aussi la peinture renaissante multiplie-t-elle les images de dormeurs, en les insérant dans un contexte mythologique ou chrétien. On voit donc ici des endormis, et plus encore de belles endormies dénudées. Et, abandonnés à la pesanteur du sommeil, hommes et femmes voient s’ouvrir une autre scène : la puissance démonique du rêve les fait entrer dans un monde nouveau, dans un ailleurs insituable où ils se dédoublent, où l’ordre naturel des choses est rompu, où abondent les métamorphoses et les merveilles. C’est un état propice à l’inspiration créatrice.

Pâris Bordone, Vénus endormie et Cupidon. Peinture sur toile, 86 x 137 cm. Venise, collection G. Franchetti à la Cà d’Oro.
Pâris Bordone, Vénus endormie et Cupidon. Peinture sur toile, 86 x 137 cm. Venise, collection G. Franchetti à la Cà d’Oro.

 

Le rêve, moment entre-deux, permet aussi d’accéder à l’au-delà, objet de la quatrième section : alors les absents, les morts et les non encore nés peuvent rencontrer les vivants ; l’ailleurs peut rejoindre l’ici ; le passé et l’avenir peuvent coïncider avec le présent et l’imaginaire s’enlacer au réel. Comment représenter une telle merveille ? Entre les XVe et XVIe siècles, les manières d’inscrire dans l’espace cette temporalité paradoxale, avec les « phantasmes » qui la peuplent, ont beaucoup varié selon les régions et les écoles : le monde du rêve et celui du songe peuvent être figurés côte à côte, reliés par un médiateur, ou séparés autant qu’unis par une frontière (mandorle, nuage, bulle…). Mais dans tous les cas, à une notable exception près, les artistes de la Renaissance se gardent de peindre leurs propres rêves ; ils s’inspirent de la mythologie et de l’histoire sainte, sans toujours distinguer songe et vision.  Dans cette partie de l’exposition sont présentés des songes inspirés par Dieu, ou des visions de l’Au-delà suggérées le plus souvent par la Bible et les vies de saints : songes de Pharaon, de sainte Catherine d’Alexandrie, de saint Augustin, de sainte Hélène — dont la vision, sous le pinceau de Véronèse, se matérialise sans cesser d’être irréelle. Quant au Greco, il se propose dans Le Songe de Philippe II (présenté pour la première fois en France) d’établir une étroite connexion entre la puissance temporelle et la conquête spirituelle.

Mais, parfois, ce sont des visions cauchemardesques qui assaillent le dormeur : en contraste avec les sections précédentes, la cinquième, « rêves énigmatiques et visions cauchemardesques », regroupe des œuvres plus inquiétantes ou plus mystérieuses, dont aucun texte ne peut orienter le sens à coup sûr. Quand le rêveur n’est pas représenté, il s’agit de pures représentations oniriques. Certaines demeurent des énigmes, largement ouvertes à l’interprétation en dépit des efforts des spécialistes. Dans quelques œuvres intervient explicitement le Démon : le Séparateur, le grand Transgresseur, qui fait naître des cauchemars. Quand la souveraineté diurne a capitulé, quand apparaît la face nocturne des choses, toute frontière peut s’effacer entre la forme et le chaos. Alors surgissent les hybrides, les grotesques, les monstres ; l’imagination des artistes est sans limite.

Jan Ier Bruegel, dit Jan de Velours et Hans Rottenhammer, Le Rêve de Raphaël ou Allégorie de la vie humaine, 1595. Peinture sur cuivre, 35 x 51 cm. Toronto, Collection Art Gallery of Ontario, Gift of Joey and Toby Tanenbaum, in loving memory of Max Tanenbaum, 1986
Jan Ier Bruegel, dit Jan de Velours et Hans Rottenhammer, Le Rêve de Raphaël ou Allégorie de la vie humaine, 1595. Peinture sur cuivre, 35 x 51 cm. Toronto, Collection Art Gallery of Ontario, Gift of Joey and Toby Tanenbaum, in loving memory of Max Tanenbaum, 1986

 

École de Hieronymus Bosch  La Vision de Tondal  1520-1530  huile sur bois ; 54 x 72 cm  Madrid, Fundación Lázaro Galdiano
École de Hieronymus Bosch
La Vision de Tondal
1520-1530
huile sur bois ; 54 x 72 cm
Madrid, Fundación Lázaro Galdiano

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Monogrammiste IS  Vision apocalyptique  1595  huile sur bois ; 120 x 170 cm  Venise, Palazzo Ducale (dépôt de la  Soprintendenza PSAE e per il Polo Museale della  città di Venezia e dei comuni della gronda lagunare) 

 Mais la vie elle-même est peut-être un rêve ? C’est l’objet de la sixième section.

Alessandro Allori (Florence, 1535 – Florence,  1607)  Dossier de lit avec scènes mythologiques et  grotesques  1572  huile sur bois ; 139 x 232 cm  Florence, Museo Nazionale del Bargello,  collection Carrand
Alessandro Allori (Florence, 1535 – Florence, 1607)
Dossier de lit avec scènes mythologiques et grotesques
1572
huile sur bois ; 139 x 232 cm
Florence, Museo Nazionale del Bargello, collection Carrand
Michel-Ange (Caprese Michelangelo, Arezzo,  1475 – Rome, 1564)  Non so se s’è la desiata luce / Je ne sais si c’est la  lueur désirée, sonnet  1542-1546  plume ; 28,5 x 20 cm  Florence, Fondation Casa Buonarroti
Michel-Ange (Caprese Michelangelo, Arezzo, 1475 – Rome, 1564)
Non so se s’è la desiata luce / Je ne sais si c’est la lueur désirée, sonnet
1542-1546
plume ; 28,5 x 20 cm
Florence, Fondation Casa Buonarroti

Enfin, c’est à l’approche de l’aube, selon le poète Moschos (IIe siècle av. J.-C.), que « la troupe des songes véridiques se donne carrière ». Bientôt Aurore, sœur de la Lune et du Soleil, va ouvrir le passage du monde obscur et trouble au monde lumineux. La raison apollinienne n’a pas encore repris ses droits : le monde est dans un entre-deux. Si le sommeil est proche de la mort, le réveil devrait être une résurrection. Avec lui font retour, en principe, la discipline et le contrôle de soi, la maîtrise logique et la raison. Pourtant, de sérieux doutes subsistent… D’une part, parce que certains réveils sont périlleux, tel celui d’Éros brûlé (en pleine nuit) par la lampe de Psyché, comme dans le tableau de Zucchi que commentera le psychanalyste Jacques Lacan. D’autre part, parce qu’il n’est pas certain que le réveil nous éveille : ainsi que l’époque nouvelle l’exprimera avec force, il se peut que la vie entière soit un songe et que nous soyons faits de la même étoffe que les rêves.

Bon, vous l’aurez compris : j’ai adoré cette exposition qui m’a fait… rêver. J’ai juste regretté qu’il y ait beaucoup trop de monde pour pouvoir en profiter plus au calme et pour pouvoir écouter sereinement la conférencière. Mais je n’ai qu’un seul conseil : précipitez-vous :

La Renaissance et le rêve
Musée du Luxembourg
Jusqu’au 26 janvier

 

15 comments on “La Renaissance et le rêve, au musée du Luxembourg

  1. C’est un vrai plaisir de redécouvrir cette expo a travers votre sensibilité !

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  2. Ton billet est tout simplement passionnant ! Je n’ai malheureusement pas pu profiter de cette expo lors de mon passage parisien… Il y en a toujours trop à faire 😦

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  3. Tu as l’air d’avoir compris un certain nombre de choses sur cette exposition qui a l’air vraiment très intéressante. Le rêve donne une grande créativité artistique, je pense que si les gens avaient les moyens de mettre leurs rêves en art, ils auraient tout intérêt. De grands écrivains et réalisateurs visuels se basent sur leurs rêves dans leurs oeuvres. Peut-être devrait-on rêver plus car c’est notre réalité « la plus importante ».

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  4. De mon séjour dernier, j’en garde tous les meilleurs souvenirs. Le plaisir de l’avoir vue, alors que je te lis, me comble !!!

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  5. J’adore te lire… merci de me faire rêver 😉 En te lisant, j’étais dans ce musée, entrain de contempler les tableaux

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  6. Catherine

    Et si nous réalisions nos rêves ? Qu’attendons nous ?

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  7. Ping : Le musée d’Orsay | Cultur'elle

  8. georges

    Irrégulière,
    j’ai lu votre commentaire sur la renaissance et les rêves, je fais moi aussi des rêves prémonitoires et j’avais lu il y a quelques années en arrière sur un livre des religions, que les rêves étaient des messages de la Divinité qu’ils fallaient savoir interpréter.
    Georges

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