Humeurs

Le Loup et le Chien, fable moderne

Sécurité-liberté

Un Loup n’avait que les os et la peau,
Tant les chiens faisaient bonne garde.
Ce Loup rencontre un Dogue aussi puissant que beau,
Gras, poli, qui s’était fourvoyé par mégarde.
L’attaquer, le mettre en quartiers,
Sire Loup l’eût fait volontiers ;
Mais il fallait livrer bataille,
Et le Mâtin était de taille
A se défendre hardiment.
Le Loup donc l’aborde humblement,
Entre en propos, et lui fait compliment
Sur son embonpoint, qu’il admire.
 » Il ne tiendra qu’à vous beau sire,
D’être aussi gras que moi, lui repartit le Chien.
Quittez les bois, vous ferez bien :
Vos pareils y sont misérables,
Cancres, haires, et pauvres diables,
Dont la condition est de mourir de faim.
Car quoi ? rien d’assuré : point de franche lippée :
Tout à la pointe de l’épée.
Suivez-moi : vous aurez un bien meilleur destin. « 
Le Loup reprit : « Que me faudra-t-il faire ?
– Presque rien, dit le Chien, donner la chasse aux gens
Portants bâtons, et mendiants ;
Flatter ceux du logis, à son Maître complaire :
Moyennant quoi votre salaire
Sera force reliefs de toutes les façons :
Os de poulets, os de pigeons,
Sans parler de mainte caresse. « 
Le Loup déjà se forge une félicité
Qui le fait pleurer de tendresse.
Chemin faisant, il vit le col du Chien pelé.
 » Qu’est-ce là ? lui dit-il. – Rien. – Quoi ? rien ? – Peu de chose.
– Mais encor ? – Le collier dont je suis attaché
De ce que vous voyez est peut-être la cause.
– Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas
Où vous voulez ? – Pas toujours ; mais qu’importe ?
– Il importe si bien, que de tous vos repas
Je ne veux en aucune sorte,
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. « 
Cela dit, maître Loup s’enfuit, et court encor.

Cette fable, Jean de La Fontaine l’a écrite il y a quatre siècles. Il critiquait les courtisans prêts à toutes les bassesses pour obtenir les faveurs du roi. Il aurait pu l’écrire hier — s’il était encore vivant, bien sûr. De quoi est-il question ? De deux visions du bonheur qui s’affrontent. D’un côté, le chien. Ah, le chien, meilleur ami de l’homme. Soumis, il est prêt à toutes les compromissions au nom de la sacro-sainte sécurité. Sécurité de l’emploi, sécurité de l’estomac, sécurité tout court. De l’autre, un loup, animal solitaire et insoumis, pour qui le bien le plus cher est la liberté.

Elle me semble très actuelle, cette réflexion. C’est d’ailleurs la force des grands textes, finalement, de pouvoir être lus à toutes les époques. Du reste, La Fontaine lui-même a repris l’histoire de Phèdre et Esope. Comme quoi, cette tension entre la sécurité, le confort, l’absence de troubles, et la liberté n’est pas nouvelle…

Et vous, vous êtes loup ou chien ?

(8 commentaires)

  1. C’est vrai que les idées traitées semblent très actuelles. Preuve que le bonheur et la liberté sont un sujet de désaccord à toutes les époques.
    Il aurait été sympa cet exemple pour les différentes conceptions du bonheur en français!

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  2. J’ai l’impression que le texte est plus radical que tu ne dis. Il ne s’agit pas seulement de flétrir toutes les compromissions, toutes les bassesses dont sont capables les courtisans zélés, mais d’opposer toute vie sociale avec les renoncements qu’elle comporte dans l’initiative à la vie de bohème sauvage dont les renoncements sont seulement matériels. Pour moi, trop de renoncements matériels finissent aussi par brimer l’initiative, et je ne vois pas le fait d’obéir comme nécessairement avilissant du moment qu’on participe à un projet en accord avec ses propres valeurs.

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      1. Il a été soutenu par Foucquet qui lui a laissé une liberté totale en échange d’un paiement en vers que le poëte rendait en retard. A la disgrâce du surintendant, par fidélité, il n’a jamais voulu rallier le clan vainqueur des colbertistes et du roi (contrairement à Pelisson, qui, bien que condamné, est finalement devenu historiographe). Colbert a tout fait pour barrer la route du fabuliste à l’académie, et c’est à sa mort, dans son propre fauteuil, qu’il y a été reçu ! Manger dans la main des puissants, oui, mais pas sans conscience !

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  3. Pour être « loup » il est nécessaire d’avoir son indépendance financière, soit en vivant de ses rentes, soit en exerçant un travail rétribué, mais non avilissant, et en étant son propre maître ( quasiment impossible, car celui qui ne dépend pas d’un supérieur hiérarchique, dépend des clients auxquels il doit vendre ses produits) ; et sur le plan affectif le « loup » ne se met pas en ménage,pour rester libre, n’a pas d’enfant ( sauf à être mère célibataire dans certains cas), ne doit rien à ses géniteurs, ne fréquente que les personnes qu’il apprécie. On est toujours plus ou moins « chien », mais on peut être davantage loup que chien!

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