Elle lit des romans

Impossible de grandir de Fatou Diome

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J’écris, pour regarder la vie en face, lui jeter à la figure toutes les dépendances qu’elle me propose, quelles que soient leurs contreparties, car, sans liberté, rien ne vaut rien. J’écris, pour dire que la soumission n’est pas une fatalité, qu’on peut et doit toujours contester un contrat léonin, même si c’est celui de sa famille. J’écris, pour toutes les femmes qu’on a forcées à se marier, à coucher à contrecœur avec un homme, quand elles en aimer un autre. J’écris, pour les hommes qui ont renoncé à leur amour, parce que d’autres en ont décidé autrement. J’écris, contre l’honneur familial dont on rend les femmes responsables, comme si les hommes étaient trop faibles pour le défendre autrement ; car il faut qu’ils soient faibles pour placer leur honneur sous les jupes des femmes, au lieu de le porter sur leur torse bombé. J’écris, contre ceux qui, sans aucune miséricorde, invoquent Dieu, le miséricordieux, pour justifier leur autoritarisme et leurs basses besognes. J’écris, contre l’obscurantisme religieux, les falsificateurs et les faux dévots qui condamnent des vies, que le Seigneur, le Tout-Puissant, Lui, a jugé bon de faire exister.

Il y a parfois des livres qui nous arrivent comme des petits miracles, qu’on n’attendait pas et qui nous tombent dessus, comme ça, sans crier gare, exactement ce dont on avait besoin sans le savoir encore… C’est ce qui s’est passé pour moi avec ce roman, le dernier de Fatou Diome, que je ne connaissais absolument pas et qui m’a totalement envoûtée.

Salie, la narratrice, est invitée à dîner chez des amis. Ce qui, pour la plupart des gens, est plutôt un évènement sympathique, est au contraire pour elle un cauchemar : si elle aime bien voir les gens et passer de bonnes soirées avec eux, elle déteste par-dessus tout aller chez les autres. La perspective de cette soirée l’angoisse donc au plus haut point, l’empêche de dormir et l’oblige à affronter ses souvenirs. « La Petite », elle enfant, lui prend alors la main et l’oblige à la suivre pour remonter le temps, prendre d’assaut le passé et retourner avec elle au Sénégal, à Niodior, lorsqu’elle était cette enfant illégitime élevée par ses grands-parents…

J’ai rarement lu un roman d’une telle richesse et que l’on puisse à ce point qualifier de « roman-univers ». Car c’est bien de cela qu’il s’agit : un monde, complexe et fascinant, qui se déploie et se reconstruit sous nos yeux. Mais ce qui frappe d’emblée, c’est la langue : dans une écriture extrêmement ciselée, où chaque phrase est travaillée de l’intérieur par la multiplication à l’infini des images, où les musiques, les odeurs et les couleurs assaillent le lecteur, Fatou Diome donne naissance à quelque chose de l’ordre d’une « sorcellerie évocatoire ». C’est donc un texte qui se lit lentement, très lentement, non seulement parce que cette langue dont l’auteure fait jaillir l’étrangeté se savoure, mais aussi parce qu’extrêmement exigeant, il ne permet pas la vitesse accélérée. Il demande du temps, parce que comme les gouttes de pluie sur la vitre, chaque mot tombe puis s’écoule lentement dans la conscience du lecteur.

De quoi est-il question ? De l’identité, de la recherche de soi, du passage à l’âge adulte et de la quête du respect. Lentement, le puzzle de l’histoire de Salie se reconstitue avec l’aide de la petite. Parfois le récit, douloureux, prend à la gorge, et la violence de cette famille assène un véritable coup de poing. Règlement de compte ? Oui, même si finalement je ne la trouve pas si violente que ça contre cet oncle-tyran qui mérite les pires tourments de l’enfer. En tout cas, règlement de compte nécessaire afin de marquer le refus de la honte qu’on veut imposer à cette petite fille devenue grande, mais qui ne peut s’y faire. Et c’est justement ça, grandir : c’est refuser la soumission inique qu’on veut lui imposer. Et c’est aussi un combat contre soi-même.

Ici, l’écriture fonctionne comme une thérapie. Rejetant les psys violeurs d’âme et tous ceux, charlatans de la pensée, qui prétendent soigner les âmes comme on soigne un mal de dents, la narratrice choisit le seul vrai remède possible : écrire. Et l’anaphore de ce verbe, « j’écris », courant sur plusieurs pages (et dont je vous ai cité un court extrait) touche au sublime lyrique, rien de moins.

Une œuvre qui « s’ajuste à l’âme comme une robe taillée sur mesure », comme dit la narratrice elle-même.

Impossible de grandir
Fatou DIOME
Flammarion, 2013

14 comments on “Impossible de grandir de Fatou Diome

  1. J’ai prévu de le lire cette semaine et j’espère la rencontrer à Metz pour le salon du livre.

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  2. C’est ce qui s’appelle un coup de coeur que tu arrives à partager à travers un très beau billet!! ce roman me tente vraiment bien!

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  3. Pour l’instant les avis sont unanimes. Une lecture à ne pas manquer, c’est noté et surligné !

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  4. une auteure à laquelle je suis attachée et ce titre m’attend !

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  5. un sacré sujet, ukn livre qui doit être intéressant à découvrir, en effet !

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  6. j’ai également été plus que séduite par ce livre . Vous avez trouvé le bon terme: l’écriture est envoutante, la petite nous prend également nous, lecteur par la main, en nous amenant à réfléchir sur nous même, sur notre façon d’être. Et puis Fatou Diome a vraiment un don pour nous emmener à Niodor ( cf l’article que j’ai fait sur mon blog)… un peu moment de bonheur!!!!!!!!!

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  7. J’adore comme elle écrit depuis « le ventre de l’Atlantique », elle est virtuose dans ces écrits, vous avez raison.
    Bien à vous.
    Katya

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