Elle se réfléchit dans le miroir

Déité symbolique de l’indestructible luxure

Il y a quelques semaines, je faisais l’éloge de la luxure. Mais de fait, c’est un sujet sur lequel je n’ai pas tout dit, et surtout sur lequel je n’ai pas fini de réfléchir (en fait, j’ai un texte qui est en train de se former et qui donnera je l’espère une nouvelle… mais laissons lui le temps). Je ne sais pas si c’est le printemps, la renaissance de la vie, les oiseaux qui gazouillent, mais j’avais envie de partager avec vous une partie de cette réflexion, qui associe un travail déjà ancien sur les rites de la Grande Déesse mère, et donc une certaine dose de mysticisme, un peintre, et un texte.

Le peintre, c’est Gustave Moreau, qui parmi tous les peintres auxquels je voue un culte mon préféré. Je ne saurais pas vraiment expliquer pourquoi, mais ses œuvres me fascinent, au point que lorsque je suis allée au musée qui lui est dédié, je n’ai pas failli me résoudre à en sortir, plongée dans des méditations métaphysiques devant certaines peintures. Et parmi son œuvre foisonnante, essentiellement dédiée à la mythologie, j’ai un faible pour ses nombreuses Salomé, mythe biblique dont se sont emparé symbolistes et décadents, qui résume à merveille l’objet de ma réflexion et dont Moreau a su tirer la substantifique moelle, le rendant à la fois effrayant, fascinant, et incommensurablement signifiant. L’érotisme à l’état brut. Et, parmi toutes ces toiles représentant la tentatrice danseuse, ma préférence va à celui-ci :

Gustave-Moreau-Salome-dansant-devant-Herode
Gustave Moreau – Salomé dansant devant Hérode (collection particulière)

Ce tableau, c’est aussi celui qui fascine Des Esseintes, le héros d’À Rebours de Huysmans. Je connaissais le tableau depuis longtemps lorsque je suis tombée sur la célèbre ekphrasis et sur cette expression extraordinaire : Salomé comme « déité symbolique de l’indestructible luxure ». Tout est dit, je n’ai (pour une fois) rien à ajouter, et je vous laisse méditer :

Mais ni saint Mathieu, ni saint Marc, ni saint Luc, ni les autres évangélistes ne s’étendaient sur les charmes délirants, sur les actives dépravations de la danseuse. Elle demeurait effacée, se perdait, mystérieuse et pâmée, dans le brouillard lointain des siècles, insaisissable pour les esprits précis et terre à terre, accessible seulement aux cervelles ébranlées, aiguisées, comme rendues visionnaires par la névrose ; rebelle aux peintres de la chair, à Rubens qui la déguisa en une bouchère des Flandres, incompréhensible pour tous les écrivains qui n’ont jamais pu rendre l’inquiétante exaltation de la danseuse, la grandeur raffinée de l’assassine.

Dans l’œuvre de Gustave Moreau, conçue en dehors de toutes les données du Testament, des Esseintes voyait enfin réalisée cette Salomé, surhumaine et étrange qu’il avait rêvée. Elle n’était plus seulement la baladine qui arrache à un vieillard, par une torsion corrompue de ses reins, un cri de désir et de rut ; qui rompt l’énergie, fond la volonté d’un roi, par des remous de seins, des secousses de ventre, des frissons de cuisse ; elle devenait, en quelque sorte, la déité symbolique de l’indestructible Luxure, la déesse de l’immortelle Hystérie, la Beauté maudite, élue entre toutes par la catalepsie qui lui raidit les chairs et lui durcit les muscles ; la Bête monstrueuse, indifférente, irresponsable, insensible, empoisonnant, de même que l’Hélène antique, tout ce qui l’approche, tout ce qui la voit, tout ce qu’elle touche.

Ainsi comprise, elle appartenait aux théogonies de l’extrême Orient ; elle ne relevait plus des traditions bibliques, ne pouvait même plus être assimilée à la vivante image de Babylone, à la royale Prostituée de l’Apocalypse, accoutrée, comme elle, de joyaux et de pourpre, fardée comme elle ; car celle-là n’était pas jetée par une puissance fatidique, par une force suprême, dans les attirantes abjections de la débauche.

Le peintre semblait d’ailleurs avoir voulu affirmer sa volonté de rester hors des siècles, de ne point préciser d’origine, de pays, d’époque, en mettant sa Salomé au milieu de cet extraordinaire palais, d’un style confus et grandiose, en la vêtant de somptueuses et chimériques.robes, en la mitrant d’un incertain diadème en forme de tour phénicienne tel qu’en porte la Salammbô, en lui plaçant enfin dans la main le sceptre d’Isis, la fleur sacrée de l’Égypte et de l’Inde, le grand lotus.

Des Esseintes cherchait le sens de cet emblème. Avait-il cette signification phallique que lui prêtent les cultes primordiaux de l’Inde ; annonçait-il au vieil Hérode, une oblation de virginité, un échange de sang, une plaie impure sollicitée, offerte sous la condition expresse d’un meurtre ; ou représentait-il l’allégorie de la fécondité, le mythe Hindou de la vie, une existence tenue entre des doigts de femme, arrachée, foulée par des mains palpitantes d’homme qu’une démence envahit, qu’une crise de la chair égare ?

Peut-être aussi qu’en armant son énigmatique déesse du lotus vénéré, le peintre avait songé à la danseuse, à la femme mortelle, au Vase souillé, cause de tous les péchés et de tous les crimes ; peut-être s’était-il souvenu des rites de la vieille Égypte, des cérémonies sépulcrales de l’embaumement, alors que les chimistes et les prêtres étendent le cadavre de la morte sur un banc de jaspe, lui tirent avec des aiguilles courbes la cervelle par les fosses du nez, les entrailles par l’incision pratiquée dans son flanc gauche, puis avant de lui dorer les ongles et les dents, avant de l’enduire de bitumes et d’essences, lui insèrent, dans les parties sexuelles, pour les purifier, les chastes pétales de la divine fleur.

Quoi qu’il en fût, une irrésistible fascination se dégageait de cette toile, mais l’aquarelle intitulée l’Apparition était peut-être plus inquiétante encore.

Gustave Moreau - L'Apparition (Louvre)
Gustave Moreau – L’Apparition (Louvre)

Là, le palais d’Hérode s’élançait, ainsi qu’un Alhambra, sur de légères colonnes irisées de carreaux moresques, scellés comme par un béton d’argent, comme par un ciment d’or ; des arabesques partaient de losanges en lazuli, filaient tout le long des coupoles où, sur des marqueteries de nacre, rampaient des lueurs d’arc-en-ciel, des feux de prisme.

Le meurtre était accompli ; maintenant le bourreau se tenait impassible, les mains sur le pommeau de sa longue épée, tachée de sang.

Le chef décapité du saint s’était élevé du plat posé sur les dalles et il regardait, livide, la bouche décolorée, ouverte, le cou cramoisi, dégouttant de larmes. Une mosaïque cernait la figure d’où s’échappait une auréole s’irradiant en traits de lumière sous les portiques, éclairant l’affreuse ascension de la tête, allumant le globe vitreux des prunelles, attachées, en quelque sorte crispées sur la danseuse.

D’un geste d’épouvante, Salomé repousse la terrifiante vision qui la cloue, immobile, sur les pointes ; ses yeux se dilatent, sa main étreint convulsivement sa gorge.

Elle est presque nue ; dans l’ardeur de la danse, les voiles se sont défaits, les brocarts ont croulé ; elle n’est plus vêtue que de matières orfèvreries et de minéraux lucides ; un gorgerin lui serre de même qu’un corselet la taille, et, ainsi qu’une agrafe superbe, un merveilleux joyau darde des éclairs dans la rainure de ses deux seins ; plus bas, aux hanches, une ceinture l’entoure, cache le haut de ses cuisses que bat une gigantesque pendeloque où coule une rivière d’escarboucles et d’émeraudes ; enfin, sur le corps resté nu, entre le gorgerin et la ceinture, le ventre bombe, creusé d’un nombril dont le trou semble un cachet gravé d’onyx, aux tons laiteux, aux teintes de rose d’ongle.

Sous les traits ardents échappés de la tête du Précurseur, toutes les facettes des joailleries s’embrasent ; les pierres s’animent, dessinent le corps de la femme en traits incandescents ; la piquent au cou, aux jambes, aux bras, de points de feu, vermeils comme des charbons, violets comme des jets de gaz, bleus comme des flammes d’alcool, blancs comme des rayons d’astre.

L’horrible tête flamboie, saignant toujours, mettant des caillots de pourpre sombre, aux pointes de la barbe et des cheveux. Visible pour la Salomé seule, elle n’étreint pas de son morne regard, l’Hérodias qui rêve à ses haines enfin abouties, le Tétrarque, qui, penché un peu en avant, les mains sur les genoux, halète encore, affolé par cette nudité de femme imprégnée de senteurs fauves, roulée dans les baumes, fumée dans les encens et dans les myrrhes.

9 comments on “Déité symbolique de l’indestructible luxure

  1. Je n’aime pas du tout Moreau. On dirait qu’il peint des monuments funéraires et qu’il tient à caser une référence obscure dans chaque centimètre carré de toile, ce qui étouffe tout. Sa folie saute encore plus aux yeux que celle de Van Gogh ! Dans ce qu’il peint de mieux, son travail reste quand même l’équivalent pictural de certaines pièces rébarbatives, indigestes et assez inaudibles d’un Berlioz mal inspiré. Ça épate le bourgeois, tous ses sons, toutes ses couleurs, mais ça pèse. Ce n’est vraiment pas mon idée de l’érotisme, ni même de l’art. En revanche, ses dessins, que l’on peut feuilleter au musée parisien, sont chouettes et pleins de vie.

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  2. Merci pour le partage. J’avais découvert Salomé grâce à la pièce de Wilde il y a pas mal d’années. Et cette histoire n’a jamais cessé de me faire songer… la tête de l’homme qu’on aime sur un plateau…

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  3. Je ne connaissais pas ce peintre, ce n’est pas le genre de toiles que je préfère mais par contre j’adore lire ces billets qui m’ouvrent sur d’autres univers. Merci

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  4. Cécilia

    J’adore ce texte … Souvenir de fac, où on avait étudié Huysmans en long, en large, et à rebours.

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