Elle lit des nouvelles

Le Joueur d’échecs de Stephan Zweig

8586279784_41c47a8fc5_o

on vivait comme un plongeur sous sa cloche de verre dans le noir océan de ce silence, un plongeur entrevoyant déjà que la corde le rattachant au monde est cassée et qu’il ne remontera plus de ces profondeurs muettes. Rien à faire, rien à entendre, rien à voir, partout et perpétuellement le néant, le vide total, l’absence d’espace et de durée. On marchait de long en large, les pensées elles aussi marchaient de long en large, de large en long, sans discontinuer. Mais les pensées, si immatérielles qu’elles paraissent, ont elles-mêmes besoin d’un support, sans quoi elles commencent à se mordre la queue et à tourner en rond ; elles non plus ne supportent pas le néant. Du matin au soir, on attendait quelque chose, et il n’arrivait rien. On attendait encore et encore. Il n’arrivait rien. On attendait, on attendait, on attendait, et l’on pensait, pensait, pensait jusqu’à en avoir les tempes douloureuses. Rien. On restait seul. Seul. Seul.

Je n’avais jamais lu ce texte de Zweig. Pour une raison très simple : mon esprit étant résolument inapte et rétif à la compréhension du fonctionnement des échecs, je me sentais assez peu concernée et en déduisais que probablement je ne comprendrais pas tout, voire pas grand chose. Et pourtant, cette longue nouvelle m’attirait, parce que Zweig, parce que Vingt-quatre heures dans la vie d’une femme, parce que Lettre d’une inconnue, des textes qui m’ont bouleversée, émerveillée, émue, et durablement marquée. Alors, pourquoi pas celui-ci ? De fait, les éditions Flammarion me l’ont envoyé récemment en specimen, car ils en proposent une nouvelle édition parascolaire. Je n’avais donc plus aucune raison de remettre cette lecture à plus tard.

Sur le paquebot qui le mène en Argentine, le narrateur voyage avec le champion du monde d’échecs, aussi brillant à ce jeu qu’il est stupide et mal dégrossi dans la vie. Intrigué, le narrateur cherche à en savoir plus, mais se heurte à un mur : le seul moyen de l’approcher est de le payer pour jouer. Ce qui est fait. Le narrateur et quelques autres voyageurs se mesurent donc au champion, et reçoivent l’aide d’un homme qui dit ne pas avoir touché un échiquier depuis plus de vingt ans, mais fait pourtant preuve d’un étonnant sens du jeu. Interrogé par le narrateur, il raconte comment les échecs lui ont permis d’échapper à la torture psychologique de l’isolement total.

Ce texte est absolument magistral. Bien sûr, j’ai été quelque peu déstabilisée à certains moments à cause de mon manque total de connaissances sur les stratégies des échecs, mais en réalité cela importe peu. Ce qui est grand dans ce texte, c’est sa mécanique implacable et inexorable. C’est la seule de ses oeuvres où l’auteur aborde le régime nazi, et il le fait de manière particulière : nombre de textes décrivent l’horreur des camps et des tortures physiques, mais bien peu montrent l’autre versant de la torture : l’isolement total qui rend les victimes folles. Et c’est ici la force du texte : sa plongée dans l’esprit humain, sa mécanique, les pensées qui tournent en rond, la folie qui rôde, le besoin de se concentrer sur quelque chose — et le jeu d’échec, salvateur, car permettant de fixer le vide. Mais au-delà du contexte historique, les échecs ont aussi un sens symbolique et métaphysique. La vie, la mort, le destin.

Je ne dirai pas que c’est mon texte de Zweig préféré, car Lettre d’une inconnue m’a bien plus bouleversée, car éminemment plus intime. Pourtant, je pense cette lecture réellement utile voire indispensable !

Le Joueur d’Echecs
Stephan ZWEIG
Traduction et présentation par Diane MEUR
Flammarion, 2013

13 comments on “Le Joueur d’échecs de Stephan Zweig

  1. Je viens de finir mon premier Zweig, vingt-quatre heures de la vie d’une femme et j’ai beaucoup aimé, j’ai donc bien l’intention de poursuivre la découverte de son oeuvre, sans doute avec Lettres d’une inconnue

    J'aime

  2. Je n’ai pas lu ce Zweig. J’ai eu ma « période » et j’ai fini par me lasser et par être agacée par ses personnages.

    J'aime

  3. Je ne suis pas certain que le texte évoque réellement les camps d’extermination : je serais curieux de savoir s’il existe, dans sa correspondance par exemple, des éléments qui permettent de penser que Zweig était au courant de leur existence, de leurs cibles et de leur ampleur. Ce n’est pas du tout simple. E, ce moment, je lis le Terrifiant Secret de l’historien Laqueur qui s’attache à reconstituer au jour le jour le degré de connaissance des contemporains, entre déni, aveuglement, antisémitisme, incapacité à envisager une horreur pareille, minimisation, et autres chats à fouetter, les nouvelles ne sont pas allées vite partout. Or Zweig s’est tué en 1942, ce qui est très tôt, et il avait quitté l’Europe plus tôt encore.

    Pour moi, il traite de l’essence du totalitarisme, qu’il voit comme une pure négation de la culture et de la civilisation. La Bête contre l’Homme. Et le parcours du champion le plus fin ressemble au sien : il a appris la vie dans les livres au point de vivre mieux que les autres, mais tellement mieux qu’il est finalement inadapté, et même handicapé, pris au dépourvu face à une brute d’une violence quasi animale. La victoire du brutal est l’échec de la civilisation qu’il s’était appliqué à personnifier, d’où son désarroi total et finalement le suicide désespéré de l’auteur dont le monde est englouti.

    De Zweig, je ne te conseille pas la Pitié dangereuse, qui est épouvantable si tu es un peu déprimée, mais Le Monde d’Hier a l’air très chouette.

    Quant à la Lettre d’une Inconnue, Ophuls en a fait un film magnifique en gommant les aspects les plus masochistes pour en faire un mélodrame superbe avec Joan Fontaine et Louis Jourdan.

    J'aime

    • Je précise : je voulais dire que la question pour Zweig d’évoquer les camps comme nous les voyons ne se posait peut-être pas.

      J'aime

    • Justement, il n’évoque pas du tout les camps et c’est le seul texte où il parle du régime nazi. Quand je disais qu’on a plus l’habitude d’entendre parler des camps que des tortures psy, je parlais en général, pas de Zweig

      J'aime

  4. Et comment se fait-il que l’éditeur fasse un volume avec un texte aussi court ? Je sais bien qu’il veulent fourguer le commentaire d’un prof avec pour que ses collègues paresseux veuillent le pomper, mais quand même ! Avec le même nombre de pages, il pouvait donner plus de nouvelles de Zweig.

    J'aime

  5. Ma première rencontre avec Stefan … j’avais peur car je ne connais rien aux échecs mais j’ai aimé… pas mon préféré mais une belle première rencontre.

    J'aime

  6. geraldinecoupsdecoeur

    Je ne connaissais pas l’essence de la force de ce texte… qui est dans ma PAL depuis quelque temps. Donc… un jour…

    J'aime

  7. Ping : Les derniers jours de Stephan Zweig, de Guillaume Sorel et Laurent Seksik | Cultur'elle

Répondre à Bianca Annuler la réponse.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :