Elle lit des essais

Vie du lettré

8494056361_1701970c45_o

 

Le lettré n’appartient au monde qu’en apparence : son domaine est ailleurs, île ou montagne. L’une, du reste, se transforme aussi bien en l’autre, sans que cette métamorphose pose d’insurmontables difficultés : l’essentiel est dans le retrait. […] Tout lettré a son Parnasse et son Arcadie, à la fois refuge inexpugnable et passage vers un ordre de réalité parallèle, porte ouverte sur un autre monde non moins réel que le premier : celui des textes et des livres, des Muses et des maîtres.

J’avais lu cet essai à sa sortie, parce que son sujet, bien sûr, me touchait de près (j’étais alors en plein achèvement de ma thèse : image parfaite du lettré imperméable au monde et enfoui sous les livres qui menacent de l’écraser). J’ai eu envie de le relire après avoir refermé Le Roman du mariagedont je disais que c’était un roman pour lettrés. Parfois, il se crée, de fait, des correspondances entre les textes, et celle-ci en est une assez jolie…

Le lettré c’est, comme le définit l’auteur dès les premières lignes du préambule, « quelqu’un dont l’existence physique et intellectuelle s’ordonne autour des textes et des livres : vivant parmi eux, vivant d’eux, employant sa propre vie à les faire vivre et, en particulier, à les lire » : c’est vous, c’est moi, c’est nous en somme, et beaucoup d’autres avec nous. Partant de là, de la naissance du lettré à sa mort vont se succéder au fil des chapitres tous les aspects de la vie du lettré en général, ou de lettrés célèbres en particulier : le corps et l’antagonisme chez le lettré entre corps physique et corps étendu ; le sexe (au sens de différence sexuelle) ; l’horaire (ou comment concilier l’infinité du savoir et des livres à lire avec la finitude du savant et les contingences du monde : se pose ici l’épineuse question entre toutes du rapport au temps) ; l’instruction ; l’examen comme rite d’entrée dans la communauté ; le cabinet ; l’économie et la nécessité pour le lettré de ne pas avoir de soucis matériels ; la maison ; le jardin ; l’animal (et notamment le chat, compagnon fidèle et silencieux ; la sexualité, ambiguë toujours car souvent l’activité sexuelle est considérée comme potentiellement destructrice des pouvoirs intellectuels, alors que « l’originalité des lectures est un puissant aiguillon de la libido » ; la nourriture ; la mélancolie comme caractéristique essentielle du lettré ; l’âme (quelle est la valeur des études poussées pour son salut) et la religion (que les études tendent à dissoudre) ; la querelle ; l’académie ; la politique ; la guerre ; l’île (ou plutôt, ai-je envie de dire, la « bulle ») ; la nuit.

Un essai, finalement, assez autoréflexif que celui-là. Doté d’une riche bibliographie dans laquelle puiser pour approfondir le sujet et de nombreuses notes (malheureusement en fin d’ouvrage et non en bas de page, ce qui a le don de m’agacer car je trouve cela extrêmement peu pratique), il se veut une approche transhistorique d’une posture existentielle : celle de celui qui voue sa vie aux livres. Des premiers lettrés d’extrême-orient à Barthes, comment la vie s’écoule-t-elle ? C’est ce que nous explique William Marx, que l’on peut lui-même qualifier de lettré. En chapitres très courts, plutôt accessibles, parfois humoristiques, il étudie le lettré comme une peuplade un peu bizarre, aux us et coutumes étranges : car ce qui se joue finalement, c’est un rapport au monde et un rapport au temps qui n’est pas celui de tout le monde, et ce constat est rassurant pour le lecteur lettré qui se rend compte non pas qu’il n’est pas zinzin, mais en tout cas qu’il n’est pas le seul à l’être.

Evidemment, les chapitres de cet essai sont inégalement intéressants (ceux concernant la Chine et le Japon ont eu tendance à m’ennuyer), parfois prétextes à érudition gratuite, mais dans l’ensemble les anecdotes et les analyses sont plutôt intéressantes, et l’ensemble assez stimulant.

Vie du lettré
William MARX
Editions de Minuit, 2009

5 comments on “Vie du lettré

  1. Je suis passée à côté de ce qui me parait une petite merveille de réflexion, je crois qu’il ne va pas tarder à rejoindre mes rayonnages 😉

    J'aime

  2. Ping : La Vie critique, d’Arnaud Viviant | Cultur'elle

  3. Ping : Le Soldeur, de Michel Field | Cultur'elle

  4. Ping : Literary life – Scènes de la vie littéraire, de Posy Simmonds | Cultur'elle

Un petit mot ?

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :