Elle lit des romans

Madame Hemingway, de Paula McLain

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Je serais volontiers sortie de ma peau pour entrer dans la sienne cette nuit-là car je croyais que c’était cela, l’amour. Ne venais-je pas de nous sentir fondre l’un dans l’autre jusqu’à effacer toute différence entre nous ?

J’avais envie de lire ce livre depuis sa sortie. Mais je ne l’ai pas fait. Parce que, malheureusement, on ne fait pas toujours ce dont on a envie (sinon je n’irais jamais travailler, et je passerais ma vie à lire et à écrire, à peindre, à photographier et à aimer). Mais il vient de sortir au Livre de Poche, qui me l’a envoyé.

En fait, si je suis toujours intéressée par la vie des écrivains parce que j’y trouve toujours des choses qui me touchent et me renvoient à mes propres névroses, je suis également fascinée par ceux qui la partagent, cette vie. Il y a longtemps, j’avais lu une biographie de Vera Nabokov qui m’avait marquée, et je projette toujours de me pencher sur le cas de Zelda Fitzgerald, qui m’intrigue assez. Pour tout dire, j’avais même prévu un temps de faire mon sujet de thèse du rôle de leur femme dans la vie et l’oeuvre des grands écrivains. Parce que je me dis que cela ne doit pas être facile tous les jours de partager l’existence de ceux qui ne sont jamais tout à fait là mais plutôt dans leur monde (et quand je vois à quel point quand j’écris le monde n’existe pas et le temps s’efface, je me dis que ça ne doit pas être simple à supporter). Parce que je me demande aussi quelle place et quelle influence le conjoint peut avoir dans l’oeuvre de l’artiste.

Bref, autant de questions que j’ai posées à cet ouvrage, qui est à la fois un roman et une biographie.

Le récit est à la première personne, à part de très rares chapitres. En 1920, à Chicago, Hadley Richardson et Ernest Hemingway se rencontrent chez une amie commune. Elle a 28 ans, il en a 21. Elle a l’impression de passer à côté de sa vie, il a pour ambition de marquer l’histoire de la littérature. Elle n’a jamais été vraiment amoureuse, il aime toutes les femmes. Tout les sépare et pourtant, c’est entre eux tout de suite comme une évidence, et après un mariage rapide, ils décident de s’installer à Paris.

J’ai beaucoup aimé ce roman, qui est très riche sur de nombreux points. C’est bien sûr une histoire d’amour, qui finit en échec mais ça c’était prévisible dès le départ : tout de suite, ils m’ont fait l’effet d’un couple d’aveugles qui s’accrochent l’un à l’autre pour traverser la rue, chacun croyant que l’autre y voit. En outre, on voit immédiatement qu’Hadley aura du mal à se faire au mode de création de son mari, qui a besoin d’une totale solitude, et elle se demande s’il « y avait des tas d’autres écrivains qui travaillaient chez eux et supportaient qu’on leur parle au petit-déjeuner, par exemple. Qui parvenaient à dormir la nuit sans se mettre à gamberger, faire les cent pas ou griffonner sur un calepin à la lueur d’une unique chandelle, fumante et vacillante. » On entre là au coeur du problème, d’autant que les débuts d’Hemingway sont difficiles, ses textes sont refusés partout, ce qui n’arrange pas son caractère peu commode, dominateur et ombrageux. Le couple manque d’argent, ce qui ne l’empêche pas de voyager un peu partout et de fréquenter les milieux parisiens, et c’est là la deuxième richesse du roman : le portrait d’une époque, cette génération perdue des expatriés américains à Paris devenue le lieu de rassemblement de tout ce qui comptera dans la littérature et les arts : Gertrude Stein, Sylvia Beach, Dos Passos, et bien sûr ce fascinant couple Fitzgerald. On a l’impression d’une effervescence culturelle, intellectuelle et artistique, à laquelle les Hemingway prennent part mais dont Hadley se sent, parfois, exclue. Et c’est bien tout le problème : le monde d’Hadley, c’est Ernest, mais l’inverse n’est pas vrai : pour lui, l’écriture est au premier plan, et sa femme est seulement au second, l’amour n’est pas ce qui nourrit son oeuvre, il a besoin d’être loin d’elle pour créer, elle ne l’inspire pas. Du coup, le couple ne peut que s’éloigner, fissure après fissure, et finalement le succès du premier roman d’Hemingway aura raison de leur couple : Hadley aura été La Femme de Paris (titre original) et, lancé sur la voie du succès, il sera temps pour lui de passer à la suivante.

J’ai sans doute l’air assez acerbe avec Hemingway mais je pense que c’est assez mérité. Il m’a vraiment agacée à de nombreuses reprises, je l’ai trouvé finalement assez lâche et peu sympathique. Il faut dire qu’en vérité, j’ai toujours eu l’intuition que l’univers d’Hemingway ne me correspondait pas, et le seul roman de lui que j’ai lu, Le Vieil homme et la mer, m’a assez profondément ennuyée (et je ne crois pas que ce soit seulement à cause de la traduction peu engageante). Ce livre m’a un peu confirmé cette intuition, de deux manières. D’abord il y a les chapitres, que je n’ai pas aimés, concernant la corrida et la fascination d’Hemingway pour ce « spectacle ». Alors, je ne vais pas me faire que des amis, mais je militerai toujours pour l’interdiction de cette barbarie qui selon moi révèle ce qu’il y a de pire en l’être humain : la fascination pour la torture et la mort. Je ne comprends pas que l’on puisse considérer la souffrance (et le premier qui me dit que l’animal ne souffre pas, je lui plante une banderille dans le dos et il me dira s’il n’a pas mal) et l’exécution comme une fête. Pour moi, la corrida, c’est la victoire de Thanatos sur Eros, et la fascination d’Hemingway pour ce spectacle de mort est pour moi la marque d’une certaine vision du monde qui n’est pas la mienne. Moi je préfère Eros et la vie. Ensuite, il y a selon moi un vrai gouffre entre Hemingway et Fitzgerald, qui est très sensible dans le texte, et je pense que Fitzgerald me correspond mieux.

Il s’agit donc d’un roman riche et passionnant, que je conseille vraiment !*

Madame Hemingway
Paula McLAIN
Buchet Chastel 2012 (Livre de Poche, 2012)

(14 commentaires)

  1. Je suis contente de lire ton avis ! Ce roman m’attire mais je n’ai jamais lu Hemingway car je n’aime pas le personnage et notamment pour les raisons que tu cites ! Je vois donc que ce n’est pas un obstacle à la lecture de ce livre !

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  2. J’aurais du mal à dire si je préfère Hemingway ou Fitzgerald… Je garde d’excellents souvenirs de ce que j’ai pu lire d’eux pendant mes études…

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