Essais

Beauté fatale, de Mona Chollet

Notre thèse sera ici que la célébration des « rapports de séduction à la française », que l’on a vu resurgir, en même temps que la condamnation du « puritanisme américain », lors des affaires Polanski et Strauss-Kahn, en 2009 et 2011, traduit le désir de maintenir les femmes dans une position sociale et intellectuelle subalterne ; elle est, pour ceux qui la défendent, une manière de nier la subjectivité féminine et de protéger leur monopole de la péroraison.

Ce n’est pas sans une certaine appréhension —et même, soyons honnête, sans a priori — que je me suis lancée dans la lecture de cet essai. Mona Chollet, d’après ce que j’avais lu, c’était un peu l’incarnation de ce que j’abhorre dans une certaine frange du féminisme, celle qui veulent empêcher les femmes d’être femmes comme elles l’entendent au nom d’une idéologie qui se veut dominante et qui ressemble de plus en plus à l’Inquisition (« Ah mais tu demandes à un homme de venir te changer ton pneu à plat ? C’est maaaaaaaaaal, il faut le faire toi-même voyons ! »). Bon, il faut dire que je suis assez chatouilleuse sur la question de la parure, des apparences et de la coquetterie, sur laquelle j’ai lu un nombre d’âneries inimaginable. Bref. Il s’avère que, pour un certain projet dont je vous reparlerai en temps et en heure (un autre), il fallait que je lise cet opus, que l’on m’avait du reste conseillé lorsque je m’étais penchée sur celui de Nancy Huston.

Le propos de l’ouvrage est de déconstruire l’injonction à la beauté que subissent aujourd’hui les femmes, et déconstruire les discours à ce sujet, notamment ceux de la presse féminine. Mona Chollet y voit même une clé de voûte de la libération des femmes.

Alors, de manière générale, cet essai m’a plutôt intéressée et même convaincue sur pas mal de points. Evidemment, il existe aujourd’hui tout un tas de normes qui régissent l’apparence des femmes et leur imposent de l’extérieur des comportements parfois névrotiques. Mona Chollet analyse très bien par exemple l’ambivalence d’une « culture féminine » qui s’est construite et développée en opposition à la culture dominante, et dont le féminisme ne sait trop que faire d’ailleurs. De même, elle traite avec une réelle maîtrise la colonisation de la sphère culturelle par l’industrie de la mode et des cosmétiques, la nouvelle aristocratie que constituent les stars, l’obsession de la minceur qui peut conduire à l’anorexie bien sûr, l’obsession du contrôle du corps et l’imposition d’une norme de beauté aux relents de colonialisme : hors de la blondeur, point de salut. A tout cela je dis bravo. Enfin, je dirais bravo si, malheureusement, il n’y avait pas aussi beaucoup à redire…

Commençons par les points de détails sur tel ou tel chapitre. Disons que ce que je reproche à Mona Chollet, c’est de partir d’observations tout à fait justes et pertinentes pour aboutir finalement à des conclusions erronées, ou bien à discréditer les propos justes par des exemples mal choisis voire une mauvaise foi évidente. Prenons son analyse de Mad Men ; elle s’attache à montrer que ce qui fait l’intérêt de la série, c’est la critique au vitriol de la société qu’elle propose, et du coup, elle reproche aux magazines de mode de ne s’être intéressés qu’aux tenues des personnages, et c’est quelque chose qu’elle fait à plusieurs reprises dans l’ouvrage : reprocher aux magazines et blogs de mode de ne parler que de mode. Or, si je ne m’abuse, Mona Chollet est journaliste et le concept de ligne éditoriale ne devrait donc pas lui être étranger. Donc j’ai un peu de mal lorsqu’elle ignore (feint d’ignorer ?) qu’une blogueuse par exemple, sur son blog, ne donne qu’une image parcellaire et tronquée d’elle-même. Mais passons, il y a pire. Lorsqu’elle étudie la nouvelle aristocratie que constituent les stars et leurs enfants, elle choisit… Sofia Coppola, pour critiquer ses films trop « féminins ». Alors que l’on n’aime pas les films de Sofia Coppola et en particulier Marie-Antoinette, je le conçois parfaitement ; qu’on lui refuse le statut d’artiste et qu’on lui reproche finalement de ne pas faire les mêmes films que son père, je ne le conçois plus. Il me semble que des « fils de… » qui n’ont pas l’ombre d’un talent et qu’on voit partout, il y en avait suffisamment pour ne pas choisir un exemple qui au final dessert le propos. Un dernier exemple, lorsqu’elle se met à critiquer les articles « la journée idéale de bidule » et l’hédonisme égoïste sous-jacent, le souci de soi et la promotion d’une vie luxueuse loin des préoccupations du commun des mortels : là je me demande si Mona Chollet a bien compris le concept de « journée idéale », qui justement se doit d’être une bulle à l’abri des contingences. Mais il faut croire que cette futilité n’est pas de mise…

J’arrête là sur les détails pour passer aux récriminations plus globales. Alors déjà, je ne cautionne pas le vocabulaire utilisé. Je trouve que parler d’aliénation et d’oppression des femmes dans leur miroir quand dans certains pays on essaie d’assassiner des petites filles parce qu’elles ont voulu aller à l’école, on force les femmes à porter le voile et on lapide celles qui ont subi un viol, je trouve cela tout simplement idécent. Et ne me dites pas que je mélange tout : si je me permets ce grand écart, c’est que Mona Chollet se permet approximativement le même dans un raccourci mélangeant Garance Doré et les révolutionnaires égyptiennes. Et si c’était le seul raccourci… deux comparaisons m’ont laissée totalement pantoise. La première, dès le début du livre : Mona Chollet compare les femmes, dans leur rapport à la beauté, à des alcooliques au bord du comas éthylique. Déjà, ça partait bien, voyez. Mais alors le summum est atteint lorsqu’au détour d’une phrase, elle compare Michèle Fitoussi à… Ben Laden ! Je mets la phrase pour ne pas qu’on m’accuse de déformer les propos : « la pièce de théâtre d’Eve Ensler sur les ravages de cette obsession féminine, a ainsi été adaptée en français par Michèle Fitoussi, journaliste à Elle : un peu comme si Oussama Ben Laden avait adapté en arabe les mémoires du Mahatma Gandhi ». On évite de peu le point Godwin, elle n’a pas osé l’analogie nazie…

Mais surtout, ce qui m’a gênée aux entournures dans cet essai, c’est le sous-bassement idéologique sur lequel il repose, dont je me suis demandé à certains moments s’il n’était pas largement teinté de mauvaise foi. Alors passons sur le fait que jamais Mona Chollet ne s’intéresse au versant heureux et dédramatisé de l’art de se faire belle, admettons que ce ne soit pas son propos. Passons aussi sur le peu de place réservé dans cet essai au gouffre qui existe entre les injonctions du complexe cosmético-modesque et ce que les hommes en pensent : pour moi c’est assez fondamental, et le jour où les femmes auront compris que les hommes dans leur grande majorité ne voient pas la cellulite et qu’à part pour son mari la taille 10 ans de Victoria Bekham n’est pas très bandante, on aura avancé (j’ai dit avancé, pas gagné). Mais admettons que cela n’entre pas dans la « ligne éditoriale » de cet essai. Non, ce qui me gêne, c’est qu’on en revient toujours aux mêmes éternels débats sur la nature et la culture, l’inné et l’acquis, blablabla. Comme je l’ai déjà dit maintes fois, je suis différentialiste et post-féministe (je ne développe pas sinon l’article va faire 10 000 mots), et comme de bien entendu, ce sont deux positions idéologiques qui hérissent Mona Chollet (l’inverse est aussi vrai). Disons donc que dès le départ, le ton ironique et caustique de Chollet s’en prenant à celles (et ceux) qui paniquent devant l’indifférenciation des sexes m’a donné dès le départ l’impression que, puisque ma position idéologique était à l’opposé de la sienne, j’étais au mieux une bécasse, au pire une affreuse réactionnaire. Et j’avoue que je n’aime pas trop ça, déjà, d’autant que sur certains points, j’ai eu plutôt l’impression du contraire.

Bref, je pourrais en parler pendant des heures, j’ai assez de notes pour écrire moi-même un bouquin, mais j’ai peur de vous saouler. Donc pour résumer : c’est globalement un bon ouvrage, qui met souvent le doigt là où il faut, mais qui pêche par ses excès et parfois sa mauvaise foi.

Beauté Fatale. Les nouveaux visages d’une aliénation féminine.
Mona CHOLLET
La Découverte, 2012

13 réflexions sur “Beauté fatale, de Mona Chollet

  1. Je n’ai pas (encore) lu l’essai mais au sein des Fauteuses on avait pas mal débattu sur ce sujet. Je te rejoins tout à fait dans le silence qui est fait sur la coquetterie comme esthétique : je trouve cela assez significatif que la parure comme Beau ne soit finalement bien souvent que l’apanage d’hommes écrivains (Baudelaire, Balzac par exemple) ou de créateurs (tous ceux que tu connais). Aux hommes l’Art, aux femmes les futilités… De façon paradoxale, cela rejoint finalement les vieilles injonctions misogynes des moralistes chrétiens qui diabolisaient la parure féminine, objet de désir, de séduction, de péché et dont l’absence ou la juste mesure signifiaent la bonne moralité, l’honnêteté de la femme.

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  2. Ton article est prenant, je suis d’accord sur le principe (en gros résumé bien sûr) que vouloir se faire belle pour soi ou pour les autres et prendre soin de soi n’est pas incompatible avec une certaine liberté et indépendance pour la femme. Que l’on arrête de se battre pour savoir si le fait de se maquiller est une forme d’aliénation et que l’on dénonce avec force et que l’on se batte pour les abus et violences faits aux femmes.

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  3. En te lisant j’ai l’impression que c’est toujours la même chose. Si on pouvait juste donner confiance aux femmes sans jugements ni étiquettes, sans conduite à tenir sur ce qui serait bien et pas bien. Pour moi, être féministe, c’est de dire à chaque femme qu’elle est magnifique. Si on avait plus un discours valorisant aussi bien pour les hommes que les femmes et les enfants, il n’y aurait plus ces débats. Il y aurait juste des personnes sûres de leur valeur et qui ne s’arrêteraient plus à l’apparence. Ce qui laisserait des libertés à tout le monde et beaucoup moins de jugements. Sur ce, je retourne dans mon monde de bisounours car sur terre, j’ai déjà fait mon maximum pour aujourd’hui 😉

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  4. Je m’insurge ! Polanski et DSK ne sont pas des « séducteurs à la Française », ce sont des violeurs et le premier est pédophile de surcroît. (Ou alors il faut entendre séducteur dans son sens fort et primitif, mais il ne semble pas que DSK ait tellement rusé).

    La galanterie et la chevalerie ne sont pas mortes ! Non mais ! Vivent les femmes et les hommes qui les aiment vraiment !

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  5. Pingback: Représentations médiatiques de la beauté féminine | Cultur'elle

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