Challenge amoureux Elle lit des romans

Faire l’amour, de Jean-Philippe Toussaint

Untitled

Nous ne nous étions pas embrassés tout de suite cette nuit-là. Non, pas tout de suite. Mais qui n’aime prolonger ce moment délicieux qui précède le premier baiser, quand deux êtres qui ressentent l’un pour l’autre quelque inclinaison amoureuse ont déjà tacitement décidé de s’embrasser, que leurs yeux le savent, leurs sourires le devinent, que leurs lèvres et leurs mains le pressentent, mais qu’ils diffèrent encore le moment d’effleurer tendrement leurs bouches pour la première fois ?

Vous serez sans aucun doute d’accord avec moi : avec un titre pareil, ce roman ne pouvait pas échapper indéfiniment à mon challenge amoureux.

Contrairement à ce que pourrait laisser penser l’extrait que j’ai mis en exergue, ce récit raconte l’histoire d’une séparation. Marie et le narrateur, en voyage à Tokyo, savent tous deux que leur histoire touche à sa fin. Ils font l’amour pour la dernière fois…

Il est difficile de mettre des mots sur l’émotion que dégage ce roman, qui a fait écho en moi au magnifique Lost in translation, sans doute à cause de Tokyo, mais pas seulement : il nous montre des personnages un peu perdus, le tragique de la séparation de deux êtres qui ne s’aiment plus mais qui, en même temps, ont du mal à se passer l’un de l’autre et sont mus par un élan qui les rassemble malgré tout. Très troublant. L’ensemble est porté par une langue très poétique, en phase avec l’aspect parfois très onirique du récit (notamment la scène de la piscine, lorsque le narrateur se baigne seul, la nuit, sur le toit de l’hôtel, mais aussi les pérégrinations du couple dans le Tokyo nocturne), une écriture très visuelle, portant une attention extrême aux couleurs et aux lumières. Mais l’onirisme ne masque pas la violence qui parfois émerge dans les relations entre les personnages. Ce qui nous donne donc finalement un roman court mais dense, amer et mélancolique, que j’ai beaucoup aimé même si je suis restée insensible à certains aspects, comme le motif du flacon d’acide chlorhydrique, éminemment symbolique, que j’ai compris mais qui ne m’a finalement pas percutée…

Faire l’amour
Jean-Philippe TOUSSAINT
Minuit, 2002

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