Au début des années soixante-dix, les créateurs de mode parisiens commencent à sortir de leur cocon de fournisseurs de gardes-robes pour grandes dames et se transforment en stars, en arbitres du style écoutés avec respect, en dispensateurs d’une élégance, d’un sex-appeal, d’un glamour qui deviennent accessibles à tous. 

Cela n’étonnera personne : j’avais envie de lire ce livre depuis sa sortie. Mais vous savez ce que c’est : le temps passe et on ne peut pas toujours faire tout ce dont on a envie. Aussi l’autre jour, lorsque Géraldine de Café Mode a mis ce livre dans sa liste des indispensables pour se forger une culture mode (qui ont d’ailleurs presque tous rejoint ma PAL, je vous préviens), livre dont elle parle d’ailleurs très bien dans un autre article, je l’ai immédiatement acheté. J’ai cependant attendu d’être en vacances pour le lire, car il s’agit d’un pavé, et bien m’en a pris, car j’ai ainsi pu le savourer tout à loisir, me laissant emporter dans le tourbillon d’une autre époque…

Cet essai, fruit de plusieurs années de recherches minutieuses, nous raconte trente-cinq années de mode et de bouillonnement artistique, à travers le parcours et la vie de deux figures emblématiques : Yves Saint-Laurent et Karl Lagerfeld. Tous deux gagnent en 1954 le concours de stylisme organisé par le secrétariat international de la laine. Tous deux sont à l’aube de leur carrière. Tous deux on de nombreux points communs. Tous deux seront amis, avant d’être rivaux, et même, n’ayons pas peur des mots, farouches ennemis…

Ceux qui ne s’intéressent pas au monde de la mode se diront sans doute que ce livre n’est pas pour eux. Et pourtant, j’ai envie de leur dire que si. Car certes cet essai ravira et passionnera ceux qui, comme moi, ne se lassent pas de lire des textes sur la création de mode à défaut de pouvoir s’habiller chez les grands couturiers, mais pas seulement. A travers le portrait de ces deux génies de la couture, chacun dans un style totalement différent, c’est toute une époque qu’Alicia Drake met sous nos yeux, des années d’insouciance, d’effervescence artistique et intellectuelle, à la fin d’un monde entérinée par le Sida. Oui, c’est un monde décadent qu’elle nous présente, et d’ailleurs cette décadence est inscrite dans le titre original : Beautiful Fall : fêtes, drogue, sexe, pouvoir. Un monde cruel et parfois superficiel. Une véritable saga qui nous entraîne dans les arcanes du génie et de la création.

Quant aux deux créateurs qui sont au centre de ce livre, parlons-en tout de même. J’ai eu réellement l’impression de les découvrir intimement (à tel point d’ailleurs que Lagerfeld a tenté de faire interdire le livre). Rien ne nous est caché. Tous deux m’ont fascinée et touchée, mais de manière bien différente. Pour Yves Saint-Laurent tout d’abord, j’ai ressenti une immense empathie : figure torturée, mélancolique, il ne trouve de salut que dans la création. Il apparaît ici profondément humain, presque trop, fragile et sensible, parant ses oeuvres d’une immense sensualité. A côté, Karl Lagerfeld apparaît froid, presque un robot, bourreau de travail tuant les émotions en lui. Et pourtant, non moins génial sans doute, et tout aussi touchant dans sa manière de chercher à entretenir sa légende et à réécrire son histoire, tout comme le faisait Chanel elle-même. Tous deux certainement profondément malheureux, malgré la richesse et la gloire, comme si c’était la malédiction des créateurs… Au final, je crois malgré tout qu’ils n’étaient pas si différents que cela (je mets « étaient » même si on ne peut pas parler de Lagerfeld au passé) et qu’ils étaient finalement deux sortes d’alter ego. La même faille existentielle les habite, sur laquelle ils se sont construite. Seule diffère selon moi leur attitude face à cette faille : une certaine forme de complaisance dans le malheur chez Saint-Laurent, avec une tendance nette à fuir la réalité quotidienne pour se réfugier dans son propre monde ; un déni de cette faiblesse chez Lagerfeld, qui se marque par une hyperactivité évidente qui ressemble fort au divertissement pascalien.

A leurs côtés, des personnages intrigants voire fascinants. Le mystérieux Jacques de Basher (raison de la haine entre les deux hommes). Et surtout Pierre Bergé : j’ai apprécié que l’auteure aille plus loin que l’image habituelle que l’on a de lui, cette image froide d’un cerbère psychorigide enfermant Saint-Laurent dans une tour d’ivoire. Car les choses sont plus complexes. Mais je reviendrai prochainement sur Pierre Bergé, car depuis j’ai lu un autre texte qui éclaire davantage sur sa relation avec Saint-Laurent que celui-ci.

Bref, je suis sortie enchantée de la lecture de cet essai très bien écrit et particulièrement bien documenté. Un seul regret : l’absence d’illustrations (j’étais sans cesse obligée de chercher des images sur internet, j’aurais apprécié de les avoir sous les yeux durant ma lecture).

Beautiful People. Saint-Laurent, Lagerfeld : Splendeurs et misères de la mode.

Alicia DRAKE

Denoël, 2008 (Folio, 2010)

 

2 comments on “Beautiful People

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