Mémoire d’un fou d’Emma

Nous sommes curieux de ce qu’un livre a sous la peau qu’il nous présente, épilée, poncée, propre, sans la moindre sueur. Curieux de ce qu’il a dans le ventre. Un texte n’est pas une tunique inconsutile qu’il ne faut pas trousser.

Parfois, en ne cherchant rien, on trouve des merveilles. C’est ainsi que, par le plus grand des hasards, je suis tombée sur ce roman sur l’étal d’un déstockeur. Roman dont je n’avais jamais entendu parler (alors qu’il a reçu le prix Médicis en 2009, catégorie « essais » (??)) (mais à l’époque je vivais dans ma grotte doctorale) mais dont le titre et la quatrième de couverture ont su éveiller ma curiosité.

Le narrateur, qui vient d’être quitté par sa femme pour un capitaine de marine, noie son chagrin dans la lecture. En particulier, il se jette à corps perdu dans Madame Bovary. De là, il médite sur sa vie, sa femme qu’il a perdue, et Emma qu’il aime…

J’ai envie de dire, pour rester dans le ton du roman, que tout cela est assez jouissif, intellectuellement déjà, mais pas seulement, même si je ne suis pas sûre qu’il fasse jouir tout le monde, tant il faut être accroché pour suivre les méandres de la pensée de ce narrateur qui dit « nous » à la place de « je », et fait de la littérature l’essence de sa réflexion. C’est un roman d’érudit, à vrai dire : le style est ardu, truffé de jeux de mots, et surtout foisonnant d’intertextualité – ou même plutôt d’innutrition. La présence constante des autres textes, et pas seulement de Madame Bovary, est d’ailleurs sensible dès le titre, référence à la fois à Flaubert et à Aragon (même s’il s’en défend). Mais le plus intéressant n’est pas la présence de ces autres textes, c’est leur mode de présence, ou plutôt le rapport à la littérature qu’ils supposent : il s’agit d’un rapport chernel, sensuel, violemment érotique, presque irrespectueux : le narrateur se fond dans les silences du textes, le « trousse », regarde sous sa tunique, et nous donne à voir ce qui est tu par Flaubert : il blasonne le corps d’Emma, de ses yeux à ses fesses en passant par ses seins sur lesquels il fantasme joliment, ou imagine ce qui a bien pu se passer dans le fiacre dont Flaubert a laissé les portes fermées : quelles positions sont-elles choisies par les protagonistes, Emma fait-elle une fellation à Léon. La scène est du reste écrite pour que le lecteur laisse libre cours à son imagination, et c’est bien ici ce qu’il fait.

Cette méditation sur Emma Bovary est donc jouissive, mettant en branle (eheh) un rapport sensuel et gourmand à la littérature, l’écriture et la lecture étant souvent dites par métaphores sexuelles. Et je la conseille vraiment à tous les amoureux des textes, qui aiment les réflexions érudites, parfois exigeantes (car il faut savoir retrouver la référence, pas toujours évidente, et je pense que je suis passée à côté de plein de choses).

Mémoire d’un fou d’Emma

Alain FERRY

Seuil, 2009

 

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