Elle lit des romans

Les âmes soeurs, de Valérie Zenatti

Le zivoug, c’est la dualité originelle. On dit que toutes les âmes ont été façonnées deux par deux à la Création, à partir de la même matière sensible, avant d’être séparées. Depuis, elles sont à la recherche l’une de l’autre et lorsqu’elles se retrouvent, elles n’ont plus besoin de parler pour se reconnaître. Ce sont des âmes soeurs.

Voilà un roman qui ne parle pas de ce dont il semble parler à première vue. Si vous faites comme moi, un réflexe conditionné vous fait penser « histoire d’amour » dès qu’on vous dit « âme soeur » (à tort, du reste, mais nous y reviendrons). Or, ce n’est pas de cela dont il s’agit ici, et je le savais très bien avant d’ouvrir ce livre, avertie par la quatrième de couverture.

Lila Kovner est photographe, et se remet difficilement de la perte de Malik, qu’elle aimait passionnément. Emmanuelle est chargée d’étude et parvient difficilement à se trouver entre son mari et ses trois enfants. La première est la narratrice du roman que lit la seconde, et par lequel elle est tellement touchée qu’elle sèche le travail durant une journée pour le terminer.

Alors, avant d’aller plus loin dans l’expertise, abordons une épineuse question de terminologie, afin d’éviter de confondre « âme soeur » et « âme jumelle ». L’âme jumelle, c’est ce qui est décrit dans la citation que j’ai mise en exergue sous le nom de « zivoug » (et ce dont parle aussi Platon) : une même âme séparée en deux parties, et qui n’aspire qu’à re-fusionner ; en général, l’une s’incarne en homme et l’autre en femme, afin de respecter la double polarité masculin-féminin, d’autant que le but est que l’âme ainsi divisée vive un maximum d’expériences avant de pouvoir se réunifier ; les âmes jumelles peuvent se retrouver sous différents liens : père-fille, mère-fils, frère-soeur (parfois jumeaux !), mais c’est dans l’expérience amoureuse qu’elles tendent redevenir une. Les âmes soeurs, c’est un peu différent : ce sont des âmes « indépendantes », elles ne viennent pas de la même matière originelle, mais ont des affinités et des problématiques d’existence communes, raison pour laquelle elles se retrouvent souvent de vie en vie pour apprendre ensemble. On peut du reste avoir plusieurs âmes soeurs, et ces âmes ne se retrouvent pas forcément dans une relation amoureuse.

Fermons le chapitre ésotérique pur, et revenons à notre roman, qui, bien qu’il parle du zivoug, met bien en scène des âmes soeurs : deux femmes, l’une être de papier, l’autre être de chair, qui, sans vivre des expériences similaires (loin de là !) évoluent pourtant de la même manière : Emmanuelle sent résonner en elle l’écho de la vie de Lila, sans qu’elle sache bien comment ni pourquoi, et j’ai aimé ces deux destins de femmes qui s’entrelacent, d’une situation de départ assez désastreuse à la prise de conscience de ce qu’elles doivent faire pour trouver le bonheur. Mais, car il y a un mais, j’ai trouvé que ce roman n’exploitait pas à fond toutes ses potentialités : la question des âmes soeurs, qui pourtant lui donne son titre, n’y est finalement qu’abordée à la va-vite au détour d’une page, et c’est très dommage car il s’agissait d’une excellente idée, permettant notamment de creuser notre rapport à la littérature : pourquoi certains personnages de fiction peuvent nous marquer et agir sur nous autant que des êtres de chair, et même parfois plus ? Mais voilà, de cette excellente idée, l’auteure n’a finalement pas fait grand chose. Emmanuelle ne s’interroge pas vraiment sur l’écho que le roman a sur elle, sur le rôle de Lila dans sa vie, sur leur ressemblance. Et surtout, je n’ai pas compris l’utilité de nous dire finalement qui était l’auteur du roman, pour n’en rien faire ensuite. Disons que pour moi, ce roman n’est pas complètement abouti : c’est une lecture très intéressante, vraiment, et je vous le conseille, mais finalement frustrante. L’auteure avait toutes les cartes en main pour faire un chef-d’oeuvre (de mon point de vue), et n’a fait qu’un très bon roman (ce qui n’est pas si mal, il est vrai…)

Les âmes soeurs
Valérie ZENATTI
L’Olivier, 2010 (Points Seuil, 2011)

 

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