Un roman russe, d’Emmanuel Carrère

Ces phrases, et d’autres encore qui relèvent à la fois de l’apologétique et d’une insistante auto-persuasion  rendent pour moi un son familier. Elles me rappellent une époque où, étant affreusement malheureux, j’ai essayé de devenir chrétien. J’y retrouve ce que j’ai connu : le même désir de croire, pour accrocher son angoisse à une certitude ; le même argument paradoxal selon lequel la soumission à un dogme contre quoi se révoltent l’intelligence et l’expérience est un acte de suprême liberté ; la même façon de donner sens à une vie insupportable, qui devient une succession d’épreuves imposées par Dieu : une pédagogie supérieure, qui éclaire par la souffrance.

Il y a maintenant presque un an (bon sang que le temps passe vite finalement), j’avais lu D’autres vies que la mienne, qui m’avait beaucoup bouleversée, et je m’étais promis de lire également Un roman russe, qui repose finalement sur le même principe d’écriture : se raconter en racontant les autres.

Quelques mois après la publication de L’Adversaire, on propose à l’auteur de faire un reportage sur un Hongrois qui, après avoir été fait prisonnier à la fin de la Seconde Guerre mondiale, avait passé cinquante ans dans un hôpital psychiatrique russe et venait seulement d’être rendu à son pays. Passant outre l’agacement que suscite le fait qu’on pense toujours à lui pour ce genre d’histoire, le voilà parti au fin fond de la Russie, à Kotelnitch. Cela, c’est pour l’histoire de base, le fil rouge, mais l’auteur nous entraîne à travers le carnet de bord de ce reportage, qui sera suivi par un autre dans la même ville, sur les traces de son passé, de ses origines russes, de la quête de cette langue qu’il a parlée enfant mais a oubliée, et dans son histoire d’amour passionnelle avec Sophie.

Je sais que certains reprochent à Emmanuel Carrère son narcissisme, sa manie de parler de lui, mais je dois avouer que personnellement, c’est ce qui m’intéresse. Non parce que cet homme en particulier m’intéresse, mais parce que, et j’y reviendrai dimanche, lorsqu’on parle de soi on parle aussi des autres. Et dans le cas présent, j’ai une nouvelle fois été impressionnée de me trouver autant de points communs avec l’auteur. Son mal-être existentiel, ses angoisses, sa tendance à une certaine forme d’autodestruction et de complaisance dans la souffrance… il me rappelle moi (c’est mal dit je sais) et également (surtout) une personne qui m’est chère : donc ce n’est pas parce qu’une oeuvre est « narcissique » qu’elle ne peut prétendre à l’universel et trouver écho chez le lecteur. Au contraire. Ici ce qui est fascinant c’est justement de voir se construire une quête identitaire, par laquelle un individu parvient à dépasser sa souffrance, ou en tout cas l’apprivoiser. Ici, cette quête passe par celle de la langue, liée à la mère (quoi d’autre ?) et au grand-père dont la terrible figure auréolée de secret et de honte a écrasé l’enfant puis l’homme que l’auteur est devenu. Et j’ai trouvé particulièrement saisissant (et plein de sens) que ce travail se fasse sur fond de passion amoureuse et destructrice (d’ailleurs, à ce sujet, j’avoue que je suis encore toute retournée par la nouvelle incluse dans l’ouvrage et qu’il avait écrite pour cette femme : c’est un modèle du genre). Avec Carrère, on sent donc que l’écriture est un impératif vital, et ça, ça ne peut que me plaire !

Un Roman russe
Emmanuel CARRERE
POL, 2007 (Folio 2010)

4 réponses sur « Un roman russe, d’Emmanuel Carrère »

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