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Apparemment c’est comme ça que ça se passait dans le temps. Tout le monde avait accès aux souvenirs. C’était le chaos, poursuivit-il. Ils ont vraiment souffert pendant un temps. Finalement cela s’est résorbé quand les souvenirs ont été assimilés. Mais cela leur a fait certainement prendre conscience de la nécessité d’avoir un dépositaire pour contenir toute cette douleur. Et tout ce savoir.

Avec ce roman j’inaugure une nouvelle catégorie, celle de la littérature jeunesse, que je n’avais jusque-là pas eu l’occasion d’aborder. Non que je n’en lise pas (boulot oblige), mais en général je trouve cela trop « léger » pour en faire une chronique. Mais ce livre-là est beaucoup plus profond que beaucoup d’autres habituellement réservés aux adolescents, et il permet de se poser de bonnes questions.

C’est un monde étrange que celui dans lequel vit Jonas. Un monde aseptisé, les bébés naissent tous de mères porteuses et sont intégrés dans une cellule familiale au cours d’une cérémonie ; à douze ans, chacun se voit attribuer une fonction dans la société ; chaque soir, chaque membre de la cellule fait le bilan des sentiments qu’il a éprouvés dans la journée, sorte de débriefing familial visant à éliminer toute émotion ; la même cérémonie a lieu le lendemain matin avec les rêves. C’est un monde sans relief : la guerre, la pauvreté, la souffrance, la faim n’existent pas. Mais le bonheur non plus, pas plus que l’amour. En fait, c’est un monde où chaque acte de la vie quotidienne, même le plus anodin, est régi par une loi. C’est le règne de l’Identique, la notion de choix n’existe pas, l’idée même d’avoir le choix paraît incongrue. Mais dans ce monde, Jonas est unique : lors de la cérémonie qui lui attribue sa fonction, il apprend qu’il est le nouveau dépositaire de la mémoire, le poste le plus prestigieux de la communauté, mais qui comporte des dangers extrêmes. Il découvre le monde d’avant, celui du divers. Celui où les choses étaient en couleurs et où les émotions, les sentiments existaient. Il découvre la joie, mais aussi, corollairement, parce que l’une ne va pas sans l’autre, la douleur.

Le grand mérite de ce roman, c’est d’avoir une véritable portée philosophique et réflexive, mais mise à la disposition des plus jeunes (j’ai personnellement du mal habituellement avec les utopies du style 1984 ou Farenheit 451, qui reposent sur le même principe, mais j’ai apprécié d’avoir une version allégée). C’est une réflexion sur la mémoire, et surtout sur la vie. On rêve tous d’un monde où personne ne souffrirait, mais malheureusement cela ne semble pouvoir qu’aller de paire avec une absence totale d’émotions, de sentiments. Car ce sont bien les émotions finalement qui nous font le plus souffrir, l’amour en est le meilleur exemple. Mais le bonheur, ce n’est pas l’absence de malheur, ce n’est pas ne rien ressentir. Alors que vaut-il mieux : ne pas être malheureux, vivre dans une anesthésie permanente qui empêche également d’être heureux, ou choisir la vie, l’émotion, l’amour, au risque de la souffrance ? Vivre dans la bulle de l’Identique ou choisir le divers, même s’il n’est pas parfait ?

 

3 comments on “Le passeur

  1. A mes yeux, c’est aussi un roman d’une qualité certaine ! De la trilogie, c’est d’ailleurs le meilleur, car les deux suivants rabâchent un peu la même réflexion, et sont très inégaux (L’Elue est très ennuyeux quand on n’a plus l’âge de lire des romans jeunesse, d’après ce qu’on m’en a dit, tandis que Messager est difficile à saisir pour des lecteurs trop jeunes)…

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  2. Ping : Equilibrium, de Kurt Wimmer | Cultur'elle

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