Elle lit des textes biographiques et autobiographiques

Edwige, l’inséparable d’Edgar Morin

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Mon monde était suspendu à son monde. Il est vrai, j’avais une vie sans elle, mais cette vie était irriguée, nourrie de sève par sa vie. J’ai beaucoup aimé, mais elle fut la seule aussi profondément et intensément aimée.
Je voudrais pouvoir définir la nature de notre amour. Symbiose est insuffisant. On s’était enracinés l’un dans l’autre. On était entremêlés. C’était l’intégration mutuelle de l’un dans l’autre. Son être était dans mon être, pas seulement compagne aimante-aimée, mais mère et enfant à la fois : mon enfant maternelle.

Ce livre est un véritable coup de coeur, encore une fois. En lisant Amour, poésie, sagesse, j’avais été tellement touchée par la manière dont Edgar Morin parlait d’amour que j’ai voulu aller plus loin, et je suis tombée sur ce récit autobiographique, ode à la femme aimée qu’il vient de perdre. Par certains côtés, cet ouvrage ressemble beaucoup à  Lettre à D. d’André Gortz, en beaucoup plus développé et beaucoup plus poignant aussi : Gortz écrit à Dorine alors qu’elle est toujours vivante, et c’est ensemble qu’ils iront vers la mort. Edgar Morin écrit sur Edwige qu’il vient de perdre, et je dois dire que j’ai vraiment été très touchée et que j’ai même, en certains endroits, versé quelques larmes.

C’est donc l’histoire d’un amour qui se remémore. L’ouvrage s’ouvre sur une ode au quotidien, aux petites choses, aux petits gestes, aux rituels qui font un couple et une vie. Tout devient sublime dans cette amour sans cesse à l’état naissant, tout est transcendé par l’amour mutuel : le café du matin, l’arrosage des plantes, la musique dans la voiture, le marché. Sans cesse les deux amoureux s’écrivent des petits mots, se font des petits dessins qui sont présents dans le livre. Puis Edgar Morin nous fait le portrait de son aimée : une femme fascinante, marquée par des expériences douloureuses, une femme encore très enfant, vivant dans son monde imaginaire construit pour supporter la réalité, une femme intuitive et même parfois télépathe, refusant qu’un psy ne vienne violer les secrets de son être. Autant dire que je me retrouve beaucoup dans ce portrait : un être complexe, somme toute épuisant à aimer. Et pourtant, il l’aime. Leur histoire n’a pas été simple au début : beaucoup de retards, de rencontres manquées,  mais ils se retrouvent sans cesse sur la route l’un de l’autre, et au bout de dix-sept ans, plusieurs faux départs, des unions chacun de son côté, ils se retrouvent enfin, parce que tel était leur destin. Des années de bonheur absolu, et puis vient la maladie, la mort, et pour Morin l’impossible deuil de celle qui irrigait sa vie, encore à la fois présente et absente. Ce deuil, il nous le raconte au jour le jour pendant plus d’une année, nous donnant à ressentir ces moments où la moindre chose devient mine émotionnelle et engendre le chaos.

J’ai donc été très touchée par ce texte poignant. Un détail particulièrement m’a marquée, dont je ne suis pas certaine qu’Edgar Morin l’ait remarqué car il n’y fait pas référence : Edwige fumait beaucoup, et c’est d’ailleurs ce qui l’a tuée. Il essaie d’analyser cette dépendance : « Dans beaucoup de cultures archaïques, le souffle est assimilé à l’âme, et il se peut que le besoin d’aspirer et d’expirer un souffle qui à la fois apaise et stimule corresponde à un besoin de supplément d’âme ». Or, après la mort d’Edwige, Edgar Morin lui-même se met à fumer (de l’herbe…) et je ne serais pas surprise qu’insconsciemment, cela soit un moyen pour lui de communiquer avec son âme jumelle qu’était Edwige, par-delà la mort.

Quoi qu’il en soit, ce texte est une magnifique découverte, un réel plaisir de lecture même si on pleure beaucoup…

Edwige, l’inséparable
Edgar MORIN
Fayard, 2009

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